21. août, 2018

Chronique de Vanf : Grand-Père

 «J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans», écrivait Charles Baudelaire : «Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, de vers, de billets doux, de procès, de romances»...

Et quand le poète parle de longs vers qui s’acharnent sur les morts les plus chers, je partage ses remords : ici, cette main ridée tendue que j’ai refusée de prendre et une voix plaintive dont je me suis définitivement détourné, choisissant impitoyablement de m’en aller plutôt que d’assister au naufrage de la vieillesse ; là, des mots que l’éducation m’a fait oublier de dire, faisant diversion sur les détails d’une inhumation que tout le monde savait inéluctable : par deux fois, déjà, je n’ai pu dire «veloma» (mot malgache équivoque, signifiant tout aussi bien «longue vie» que «adieu») qu’après avoir clos des yeux familiers.

Parmi ces souvenirs de mille ans, il y en a dont on se souvient toujours mieux que les autres. Réflexe plus qu’exercice mnémotechnique. Une chanson jusque là inconnue qu’on associe à un épisode. Un flash qui fixe une image pourtant fugace. Nous sommes sons et images. Et douleurs : celles de notre corps qui garde la mémoire des siennes. 

 La faute à l’époque de ma naissance, ou à l’éducation de mes parents qui voulaient sans doute échapper à la programmation de l’unique radio d’une république socialiste, comment savoir, mais je suis définitivement devenu beaucoup francophone, et vaguement francophile, à la suite de chanteurs qui ont bercé ma jeunesse : on ne sort pas indemne à écouter chanter en français l’Arménien Charles Aznavour, la Grecque Nana Mouskouri, l’Italien Serge Reggiani, l’Italo-égyptienne Dalida, l’Américain Joe Dassin, la Bulgare Sylvie Vartan, le Belge Johnny Hallyday... 

Mais, aujourd’hui, c’est d’un autre «Métèque, Juif errant, pâtre grec», dont j’aimerais partager les paroles, dédiées à un Grand-Père «exilé de Corfou et de Constantinople, Ulysse qui, jamais, ne revint sur ses pas». 

 «Depuis que je ne parle plus que le français, j’écris des chansons que tu ne comprends pas», chantait le Grec Georges Moustaki.... Cela réveille des échos de lettres que j’écrivais à sa place avant que ma Grand-Mère ne calligraphie soigneusement ma dissertation à l’adresse de cousins et cousines d’Andafy... Et ce Grand-Père, qui affectionnait de lire Le Monde, je ne l’ai jamais pourtant entendu commenter mes chroniques dans Jureco ou L’Express...

 «C’est pour toi que je joue Grand-Père, c’est pour toi» : Moustaki, lui, savait jouer de la guitare de ses dix doigts. Hommage admiratif d’un littéraire-plumitif qui n’est même plus jaloux-envieux, n’ayant jamais rien su faire de ses dix doigts...

Tu étais déjà vieux quand je venais de naître

Arrivé juste à temps pour prendre le relais

Et je finirai bien un jour par ressembler

À la photo où tu as posé à l’ancêtre

 

C’est pour toi que je joue Grand-Père c’est pour toi

Que je glisse mes doigts le long de mes six cordes

Pour réveiller un air tranquille et monocorde

C’est tout ce que je sais faire de mes dix doigts

 

Maître en oisiveté expert en braconnage

Comme toi j’ai couru les filles et les rêves

Buvant à chaque source que je rencontrais

Et sans être jamais vraiment désaltéré

Sans jamais être las de répandre ma sève

 

Tous les autres m’entourent mais toi tu m’attends

Même si tu es loin dans l’espace et dans le temps

Quand il faudra mourir on se retrouvera.

17. août, 2018

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