23. déc., 2019

VANF ANTRANONKALA

Araignée maçonne, araignée filandière

 À peine éclose, et déjà tisserande douée. Je veux bien qu’elle soit programmée pour ça, mais pourquoi lui dénier tout mérite simplement parce que ça lui est inné ? Quand, comme moi, on est manchot de ses dix doigts, cette figure parfaitement géométrique, qui semble tenir à rien, et qu’on dit pourtant pouvoir résister à une forte tempête, est proprement fascinante.

 Elle avait profité de la nuit pour tisser une belle toile sur le séchoir mural qui d’ailleurs, une fois déployé, imite le dessin de ses rets. «Araignée du matin : chagrin» : c’est Milou qui marmonne ainsi dès la première page de «Tintin au Congo». C’est vrai qu’elle n’a pas bonne réputation, l’araignée, différente au possible de nous autres humains. Mais, je ne voulais tuer personne, aussi, avec de grandes précautions je l’ai déplacée. 

 Mais, en nous évitant de petits drames de voisinage, je n’avais pas fait attention à une toile déjà existante. Ma «protégée», après un bon moment d’observation, chassa la propriétaire et s’appropria purement et simplement les lieux. La primo-possédante, de taille plus petite, devint sans domicile. Elle se remit aussitôt à l’oeuvre : un centimètre par minute... 

 Alors, certes, il est plus souvent question d’arachnophobie que d’arachnophilie. Une charmante famille de bestioles aussi engageantes que les scorpions, les acariens ou les araignées. Il faut avoir, étant gosse, écrasé le ventre d’une maman-araignée enceinte et voir s’en échapper une multitude d’araignées minuscules, mais déjà parfaitement formées et diablement rapides, pour ressentir un malaise animal : comme les bébés-araignées détalent dans tous les sens, certaines semblent vouloir prendre d’assaut la semelle qui a tué leur mère. À ce moment précis, j’aurais voulu être le Spiderman de Stan Lee et Steve Ditko : projeter la toile, se balancer au bout en Tarzan et coller au mur le plus loin et le plus haut grâce aux super-pouvoirs des tarses-ventouse. 

 Arachnophile, le Jésuite Paul Camboué (1849-1929) l’était. Arrivé à Madagascar en 1882, il y vivra 47 ans. Dans la région d’Arivonimamo, il put oberver l’apprivoisement de la borocera madagascariensis qui se nourrit de feuilles de tapia ou d’amberivatry, produisant le «landibe» ou soie sauvage. Paul Camboué tenta l’expérience des aranéides séricigènes : il s’agissait de notre halabe, «araignée géante» dite «Néphile dorée» (nephila madagascariensis). Dans sa recherche du fil le plus long, le Révérend Père constata que les araignées supportent cinq à six dévidages de leur abdomen par mois, avant de mourir, donnant quatre mille mètres de fil contre mille deux cent mètres pour le bombyx sérigène.

 Plus solide que l’acier, aussi souple que le caoutchouc, la toile d’araignée permet des applications multiples : cordes de violon, vêtements plus résistants que le Kévlar, composants électroniques biodégradables, implants cardiaques minituarisés. Cent trente ans après les essais de Paul Camboué, la startup allemande AMSilk, spécialisée dans la biotechnologie, a transformé des bactéries avec un ADN de soie d’araignée pour obtenir un fil de synthèse trois fois plus extensible qu’une toile d’araignée naturelle : Adidas serait intéressé. De son côté, la marque de vêtements The North Face a developpé une parka de soie artificielle d’araignée avec une autre start-up, japonaise, Spiber. Les hommes veulent de l’araignée sans l’araignée. 

 Cette Chronique porte son nom, «Antranonkala», la toile d’araignée. Arachnéen, un adjectif finalement premium : fil délicat, dentelle fine, soie éthérée. Chef d’oeuvre de la nature. Je voulais rendre un petit hommage à cette petite bête pas toujours bienvenue.