23. déc., 2019

Peinture

CHRONIQUE DE VANF :  Le noir dans tous ses états

Pierre Soulages au Louvre, de ce 11 décembre 2019 jusqu’au 9 mars 2020. Il est seulement le troisième peintre à y entrer de son vivant, après Pablo Picasso (en 1971) et Marc Chagall (en 1977). Si Pierre Soulages est exposé au Pompidou depuis 1967, il aura donc attendu ses cent ans (né le 24 décembre 1919) pour avoir l’honneur d’une consécration accordée à ses deux prédécesseurs l’année de leur quatre-vingt-dixième année. 

Sans doute le croit-on immortel, Pierre Soulages qui, avec son épouse Colette Llaurens, fêteront en 2020 les noces d’ébène d’un mariage qui tient depuis le 24 octobre 1942. 

Noces d’ébène, tableaux de Noir&Lumière, théorie de l’Outre-Noir. Quand on regarde un tableau de Soulages, il faut suivre le mode d’emploi : se reculer, bouger, envisager tous les angles. Et enfin, peut-être, avoir la chance de distinguer les nuances d’un noir qui n’est jamais obscur, un sombre brun plutôt que noir. Une invite au gris sur un contraste qui veut mettre en avant le fond blanc. 

Ma ligne de fuite risque d’être une grande évasion vers le bistre. Ce sépia, le brun violacé ou brun délavé des photos passées ou des lavis chinois. 

«L’oeuvre est chose, et non point signe», dit Pierre Soulages. De cette oeuvre, de cette chose, de ce silence, Maurice Merleau-Ponty écrivit : «l’oeuvre accomplie n’est donc pas celle qui existe en soi comme une chose, mais celle qui atteint son spectateur, l’invite à reprendre le geste qui l’a créée et, sautant les intermédiaires, sans autre guide qu’un mouvement de la ligne inventée, un tracé presque incorporel, à rejoindre le monde silencieux du peintre, désormais proféré et accessible». 

Noir, c’est noir ? Si dans la peinture chinoise, les «Quatre trésors du cabinet du lettré» comprennent obligatoirement le pinceau, l’encre, le papier, et la pierre à encre, «noire mais pas obscure», Pierre Soulages s’était déjà essayé au goudron «pour son épaisseur, sa viscosité, son noir profond». Sans concession. 

 Rejoindre le geste du peintre ? Dans la calligraphie chinoise, je craindrais ce «souffle de la vie, qui ne permet pas le repentir, laissant une empreinte définitive» : comment trouver, et maîtriser, la spontanéité de la forme-son et du caractère-image ?

Noir, n’est pas noir. Comme j’écrivais dans une chronique Antranonkala (2424.mg, 17.07.2019) : «Ny volo antitra fotsy. Ny volo tanora mainty. Ny volo tanora anefa maitso volo ihany koa. Ny mainty izany maitso. Indraindray koa ny manga milaza mainty : zazamanga, ohatra» (La chevelure blanche du vieillard. Les cheveux noirs de jais du jeune homme. Les Ntaolo disent cependant des jeunes qu’ils sont verts-des-cheveux. Le noir alors peut être vert. Alors quand le bleu se prend à désigner le Noir zazamanga...).

 Post-Scriptum. «Le cancre», Poème de Jacques Prévert, dans «Paroles».

 Il dit non avec la tête

Il dit non au professeur

Il est debout

On le questionne

Et tous les problèmes sont posés

Et il efface tout

Les chiffres et les mots

Les dates et les noms

Les phrases et les pièges

Et malgré les menaces du maître

Sous les huées des enfants prodiges

Avec les craies de toutes les couleurs 

Sur le tableau noir du malheur

Il dessine le visage du bonheur