29. mai, 2019

Dehors, c’est une nouvelle fois la bataille des décibels atones. Là, un gars qui bricole sa voiture en mettant à fond la sono à destination du voisinage qui n’a rien demandé. Ici, un bolide de course, sans doute en route vers quelque parc de rallye, mais qui, en attendant, pétarade intempestivement dans la circulation tananarivienne. Partout, parce que c’est période de campagne électorale pour les législatives, des caravanes qui crient pour ne rien dire. 

 Bruit, vacarme, tintamarre : désagréments supplémentaires à tout un lot d’autres motifs d’énervement dans une ville qui se campagnardise, d’une Capitale qui se provincialise, d’une Métropole qui s’affaisse, saturé d’exode rural. Des charrettes à bras pour alimenter en bidons d’eau un quartier d’Andohatapenaka, théoriquement urbain mais qui n’a pas l’eau courante à domicile : manège matinal à l’heure du réveil, manège de la mi-journée à l’usage des innombrables gargottes à l’hygiène douteuse. D’autres charrettes à bras pour trimbaler la feraille du marché hebdomadaire de Mahamasina, autrefois hautement apprécié pour ses fruits et légumes ou produits d’eau douce, mais qu’envahissent inexorablement les stands de friperies importées. Toujours des charrettes à bras qui livrent aux quatre coins de la Ville, et tant pis si elles empruntent un sens interdit, des matériaux de construction destinées à des chantiers sans permis de construire. 

 Sont-ce là les électeurs des futurs députés ou les bêtes de somme d’une démocratie anachronique, au spectacle plus conforme avec les récits des voyageurs des 17 et 18èmes siècles, voire du 19ème tardif ? Même dans la plus arriérée des communes rurales, comment serait-ce image et paysage du 21ème siècle ! J’ai suffisamment lu, et beaucoup apprécié, la littérature sur les charmants villages bucoliques de pays qui ne sont pas le nôtre pour ne pas savoir que, certes, le propre d’une Ville, c’est la foule. Sauf que, chez les autres, cette promiscuité est organisée pour que les trajectoires individuelles restent parallèles et jamais télescopées. 

 Télescopage de ce groupe de touristes avec le bac à ordures d’Ambatomena : Madagascar prétend sans doute accueillir un million de touristes, non seulement à la belle étoile, mais dans la malodorance d’égoûts à ciel ouvert et le relent de pourrissoirs à même les trottoirs. Télescopage du voyageur intérieur avec une faune de «mpanera» qui se disputent ses bagages et manquent de l’écarteler aux abords d’infâmes gares routières, de boue noirâtre, de ruisseaux d’urine, de monceaux de détritus, de quoi tuer définitivement l’image carte postale des taxi-brousse. Télescopage de l’automobiliste en quête d’un simple parking contre d’autres rabatteurs, ceux des stands de «masikita» de Mahamasina. Télescopage de l’embarras automobile et des heures de bureau avec les convois chamarrés, que va nous envoyer l’hiver, d’adeptes du «famadihana» ou d’irréductibles de la circoncision «grand public». Télescopage d’une certaine idée de «Reny-Vohitra», la mère-des-villes, phare de citadinité, colline où l’on monte après s’être délesté du fret-et-us «ambany-vohitra» contre un mode de vie résiduel dont il faudra bien avoir le courage de dire qu’il constitue désormais entrave et gêne. 

 La faune des taxibe, qui avait commencé à proliférer voilà trente-cinq ans sur le terreau de la désorganisation socialo-révolutionnaire, achève de corrompre ce qui reste d’éducation civique d’une époque encore plus reculée. Une autre faune, celle des scooters, prolonge cette pente à l’anarchie : elle envahit la Capitale, télescope dangereusement les règles du Code de la route sinon le bon sens élémentaire voire les fondamentaux du vivre ensemble : ne serait-ce qu’à ce seul titre, mais il faudra sans doute installer des marches sur les trottoirs pour que les deux-roues cessent d’y monter menacer les piétons. Une autre faune envahissante est celle de ces colporteurs de rue dont certains proposent, au grand jour des embouteillages, machettes et autres objets contondants dont la qualification d’arme blanche ne serait pas usurpée. Et que dire de ces gens, dont le mot «marchand» porte en lui trop de gloire au long cours pour leur être accordé, qui s’arrogent chaque centimètre carré d’un nouveau trottoir comme pas-de-leur-porte ravalé et étalent ingénument un bric-à-brac innommable, destiné à se donner une raison de vivre que de réellement en vivre. 

 Antananarivo. Ce qu’il en reste. Il est urgent de sauver le beau. Sanctuariser cette partie collinaire qui inscrit dans son paysage et son architecture une certaine idée qu’on a raison d’idéaliser : horizon encore, vision déjà. Sanctuariser également dans les têtes la certaine idée d’un vivre-ensemble dont on a également raison d’entretenir la nostalgie. Vieux et moins vieux peuvent témoigner qu’il n’en a pas toujours été ainsi : tout ce bruit, toutes ces odeurs, tout ce foutoir. Antananarivo. Ce qu’il en reste.