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29. janv., 2019

Je ne suis jamais les «nouvelles» un peu fofolles dont Tana raffole. Et avec l’explosion de Facebook, le moindre fait divers prend des ampleurs dont on ne revient pas. Justement, c’est Facebook qui me notifie que mon nom est cité quelque part.

Voilà près de 25 ans, j’avais décidé d’intituler ma chronique en malgache, «Mamalan-kira» : celui chante faux. De l’auto-dérision. Parce que je suis «fotsy feo», n’ayant aucun talent pour la chansonnette. Or, il se trouve donc que, dans l’actualité de ces derniers jours, un drame se serait joué dans un «karaoke» : un gars, qui chantait faux, s’est fait tabasser à mort par quatre autres clients à l’oreille susceptible.

Aussitôt, les facebookiens s’en donnent à coeur joie pour tout tourner à la rigolade : longue queue au commissariat de police pour déposer une plainte de réserve avant d’entamer une soirée karaoke ; cours de chant accéléré pour ne pas risquer sa vie en karaoke ; et donc, conseil amical à celui qui se revendique «Mamalan-kira» de renoncer à aller en karaoke.

Plutôt que de philosopher sur la dérive des moeurs (on a tous eu envie de balancer une bombe atomique pour faire taire un tapage nocturne, mais, de là à passer à l’acte) ou sur l’opportunité du concept même de «karaoke, surtout de nuit, alors que dans la journée, déjà, la ville est assourdissante de vacarme : marchands de bafles qui les envoient à fond de volume sur le trottoir, qui appartient à tout le monde, donc à personne ; aide-chauffeurs de taxibe qui hurlent continuellement la litanie des stations ; le voisin qui aime tellement ses cantiques qu’il faut qu’il en fasse profiter tout le quartier ; muezzin d’Ambatonakanga qui nous nargue de sa voix nasillarde, dans une langue incompréhensible, de trop longues minutes qui font toute la différence avec la subtilité discrète d’un angelus ; scooters et autres vraies motos pétaradant à échappement libre, même à côté d’un hôpital et en dépit des panneaux invitant au calme...

Voilà bien comment sont les Gasy. Un humour corrosif, sans doute pour conjurer le mauvais sort d’un pays de tant de promesses mirifiques mais peuplé de mendiants. Une insoutenable légèreté pour nier le drame et oublier la tragédie. La thérapie par l’ironie mordante et un humour grinçant. Et toujours, me revient à l’esprit ce constat d’un coach français : partout ailleurs dans le monde, disait-il, quand un avant-centre rate la balle sur une reprise de volée, il se fait conspuer ; mais, à Mahamasina, s’étonnait-il, tout le monde se marre...

9. janv., 2019

Un tsunami de messages de Bonne Année. Reçus de la part d’amis qu’on côtoie au quotidien. Parvenant d’amis dont seule la géographie nous éloigne. Forwardés par des «amis» épisodiques, pour lesquels les guillemets s’imposent. Partagés globalement par le type d’amis dont seul Facebook sait nous gratifier. Mis en attente parmi les innombrables «invitations par message» : promiscuité inextricable de personnes perdues de vue et d’autres parfaitement inconnues.

Tellement caractéristique de l’époque que nous vivons. Autrefois, de longues lettres et des cartes postales plus comptées en espace nous parvenaient sans que nous ayons eu à prêter anxieusement attention à la moindre notification, visuelle ou sonore, sur un écran de cinq pouces de diagonale. 

Les cartes postales nous arrivaient de loin. Une invite muette à voyager par procuration, accomplissant par l’esprit tout le chemin qu’elle aura eu à parcourir pour nous délivrer des «images de carte postale». Cliché dont la photo n’a jamais été précisée si elle est ou non contractuelle. La carte postale, «a beau mentir qui vient de loin». Mais, tout le monde en aura gardé une, quelque part. Entre deux pages d’un livre. Au fond d’un tiroir. «Capture de temps» d’un moment révolu.

Les cartes postales au long cours peuvent émouvoir par le simple message de leur arrivée à destination. Mais, les cartes postales restées en rade, celles qui ont oublié de partir, ont été choisies par leur destinataire. Je ne me suis ainsi jamais résolu à me séparer de cette série de clichés de Manjakamiadana (Yvan Acker). Du même auteur, dans la collection «Visages de Madagascar», la photo en médaillon de cette jolie jeune fille de Manandriana-Avaradrano. Même sort pour cette reproduction de l’intrigant tableau «Les ambassadeurs» (Hans Holbein, 1533). J’avais acheté, pour me l’envoyer à moi-même, une carte de la collection «citations célèbres» avec ces mots de Jules Renard : «Écrire est une façon de parler sans être interrompu».

La carte postale d’antan suppose un rituel minimal. Elle est construction. Elle est réflexion. Elle est cadeau. D’abord, le choix du thème : véritablement, le medium est déjà le message. La créativité à placer le maximum de mots dans un minimum d’espace. Il n’est pas jusqu’au choix du timbre postal qui peut faire le bonheur de quelque philatéliste. Oblitérer le timbre pour que le cachet fasse foi. De longues semaines pour arriver à bon port, par bateau. Des jours incertains pour attérir à la bonne adresse, par avion. Et l’intervention d’un personnage, le facteur, dont la disparition progressive du métier signe la fin d’une époque.

Et pourtant, on ne s’impatientait guère contre le réseau, ni l’absence de 4G. Les réseaux de cette époque, étaient «horaires». Et les précieuses missives enjambaient les longitudes Est-Ouest-Est, comme elles glissaient d’une latitude Sud-Nord-Sud. Un livre, «Courrier Sud», témoigne d’une légende, celle de l’Aéropostale, associée à des héros de notre culture générale : Mermoz, Saint-Exupéry, Guillaumet... Les correspondances de cette époque sont collectors et les plus augustes signatures s’exposent.

Aujourd’hui, comment collectionner les messages des «réseaux sociaux» ? Les archives sont dématérialisées et migrent progressivement vers le «Cloud». Les réseaux sociaux actuels trop embrassent et mal étreignent. Déjà, comment serait-il envisageable de compter deux mille «amis», avec ou sans guillemets... Facebook me signale que mes publications m’ont valu 60.000 sourires : mais, c’est qui tous ces gens !!!

Et pourtant, ces deux mille parfois inconnus vous noient de «Bonne Année» et de «Meilleurs voeux». Les GIF les plus parlants sont copiés-collés d’un post à l’autre. Mais, dans quelle autre vie aurait-on jamais envie de collectionner des GIF ?

27. déc., 2018

En Europe ou aux États-Unis, et dans les autres démocraties établies : d’abord, les résultats de cette élection auraient été connus le soir même du scrutin. Ne laissant pas une seule seconde à l’incertitude de s’installer, au fanatisme des uns et des autres de s’exacerber, à l’angoisse d’une nouvelle crise politique gagner celles et ceux qui ne demandent qu’à vivre normalement dans un pays enfin normalisé.

En Europe ou aux États-Unis, et dans les autres démocraties établies : ensuite, l’organisation aurait été au-dessus de toute critique de méthode et donc à l’abri de tout soupçon de partialité. Une liste électorale sans multiples inconnues ; des cartes d’identité ou d’électeur à jour du parcours biologique (mort ou vivant) et géographique (ici et ici seulement) de leur titulaire ; un vote individuel électronique immédiatement comptabilisé. 

En Europe ou aux États-Unis, et dans les autres démocraties établies, où les deux précédentes conditions auraient été une banalité : enfin, avec un tel écart de voix (plus de 500.000) et sachant le nombre de bureaux de vote à traiter (avec moins de 70.000 inscrits), l’élégance républicaine aurait commandé de reconnaître sa défaite. Cette simple posture irait dans le sens d’une paix sociale dont ce pays a tant besoin, après 1991, 2002 et 2009.

Alors, certes, il appartient à la Haute Cour Constitutionnelle de proclamer officiellement les résultats, mais il semble maintenant hautement improbable que cet écart de dix points en pourcentage puisse être inversé. J+7 à la CENI (Commission nationale électorale), J+au moins combien encore pour une formalisation à la HCC ?

Madagascar est proprement l’otage de ce double tour électoral qui n’a que trop duré depuis le 7 novembre. On est maintenant à Semaine + 7 : entretemps, les passions se sont enflammées, les positions durcies, alors fasse que le jusqu’au-boutisme n’ait pas eu le temps de s’organiser.

Dans une démocratie établie, le Président élu et son prédécesseur seraient déjà en train de préparer la passation des dossiers et du pouvoir. J’aime bien cette Une du magazine Le Point (j’ai conservé ce n°1887, du 13 novembre 2008), où l’on voit Barak Obama et George W. Bush cheminer ensemble tout en discutant amicalement avec ce gros titre : «L’interrègne». Dans une démocratie établie, le camp perdant serait en train de tirer les leçons de cette défaite et de se préparer à l’avenir, législatif ou municipal. Dans une démocratie établie, les Malgaches seraient en train de vivre, juste normalement, sans appréhension du lendemain politique. 

5. déc., 2018

J’ai été déjeuner avec des amis métis. Ils étaient de Père Malgache et mère Française ou de Père Français et Mère Malgache. Donc de métis Franco-Malgache/Malgacho-Français. Rien que l’ordre de préséance de cette appelation mixte aurait fait l’objet d’une vive discussion. Allez, pour couper court, ne dit-on pas également «franco-belge», «franco-suisse», «franco-canadien», «franco-allemand», «franco-américain». La langue française, même dans ses abréviations, sert d’abord la France : Franco-phonie, Franco-français.

 Madagascar, et ses «dix-huit» ethnies, compte réellement davantage de «Foko». Pour ne citer que ces «étrangers intimes», les «Metisy Sinoa» : établis d’abord sur la Côte Est avant de faire également souche sur les Hautes Terres Centrales, exactement dans le sillage de ceux-là, partis d’Asie du Sud-Est pour s’échouer sur les rivages de Madagascar et ne plus jamais en repartir. L’historien Manassé Esoavelomandroso a eu, à leurs égards ou à ce propos, une formule plaisante : «Un peuple qui a tourné le dos à la mer, dès qu’il a mis pied à terre». 

 Dès le début de la colonisation, des Métis furent recueillis ou «cachés», au foyer des Paulins. À propos des métis abandonnés, le jésuite Adrien Boudou partage dans son livre «La Mission de Tananarive» (Imprimerie catholique, 1941) les confidences de son confrère Jospeh de Villèle à propos de ces enfants que, rentrant en France, des Européens ne pouvaient emmener. Joseph de Villèle obtint de Mgr Cazet l’autorisation de s’occuper des jeunes métis, et il fonda l’oeuvre des Paulins : «elle naissait non dans la gloire des comités protecteurs et sous l’auréole des budgets en équilibre, mais dans un pauvre magasin à campement de Tananarive, où une soeur de Saint-Joseph de Cluny (Mère Radegonde) et une femme indigène (Marie-Anne Ravony) vinrent prendre soin des petits pensionnaires». 

 Si l’Oeuvre des Paulins a ouvert à Faravohitra en 1905, la maison de Bel-Air Ankadivato est née de l’essaimage de 1924. Le fondateur, Joseph de Villèle, né à La Réunion en 1851, est mort à Antananarivo en 1939. Il a passé 53 ans à Madagascar et, depuis le 9 juillet 1939, son corps repose dans le choeur de l’église Saint-Jean-Baptiste de Faravohitra, qu’il avait fondée. 

 Pour la petite histoire, je fus le collaborateur d’un Monsieur, un métis, dont la mère avait pu être inscrite à l’état-civil sous «Mère inconnue», sachant que c’est plutôt généralement du père dont on pourrait ne rien savoir. Le grand mystère de l’état-civil malgache ne date pas que des bizarreries des listes électorales 2018.

 Mais, l’histoire des Métis de Madagascar n’est plus celle de 1905. Ceux avec qui j’ai déjeuné cultivent une auto-dérision décapante dans leur accès de plain-pied à deux cultures différentes, lesquelles chez eux se complètent l’une l’autre. 

 

26. nov., 2018

1.Les Malgaches ne connaissent pas l’adage électoral «au premier tour, on choisit ; au second tour, on élimine». Ils ont fait un «vote utile» dès le 7 novembre, ne tenant aucun compte des éventuelles propositions des 33 autres candidats que les deux finalistes auraient pu reprendre à leur compte pour élargir leur assiette électorale au second tour. Ni «13» ni «25» ne peuvent donc savoir qui et quelles idées, leur sont compatibles.

2.Les électeurs auraient pu donner plus d’ampleur à certaines idées dignes de considération : ce devait être le choix du premier tour. Mais, dans cette surenchère de décibels cacophoniques que fut cette campagne électorale, sans doute leur avait-il été impossible d’entendre le murmure des idées. Si certains manifestes avaient été «plébiscités» à 10%, ils auraient pu servir de base de discussions à de futures alliances aux législatives voire à une véritable valeur ajoutée dans le Gouvernement. La démocratie représentative, c’est aussi l’apprentissage d’une alliance et l’éducation à cette posture incombe à des partis politiques qui ne soient pas simplement circonstanciels.

3.Aucun des 32 «petits» candidats n’est «propriétaire» des voix qu’il ou elle a récoltée au premier tour. Par exemple, les un peu moins de 24.000 voix récoltées par «9», alors même qu’elle s’était retirée, comment garantir qu’elles la suivent dans son ralliement déjà annoncé à «13» ? Même si additionnés les «zéro virgule» font un gros 15%, l’insignifiance de leur score individuel rendrait encore plus anecdotiques des velléités de marchander ce maigre matelas, surtout que quasiment personne n’était adossé à une structure ancrée dans le passé et pérenne dans l’avenir.

4.Les voix que «12», le président sortant, a recueillies font de lui «le président sortant le plus mal aimé de l’histoire». Ses successeurs s’interrogeront longtemps sur l’opportunité d’une candidature de trop, quand on a si catastrophiquement communiqué sur ses propres réalisations, et alors qu’il était difficile de faire encore pire que la période précédente. En 2014, le mandat avait commencé par un plagiat resté célèbre : «Je demande à mes amis qui m’ont accompagné jusqu’ici de me laisser libre, libre d’aller vers les autres, vers celui qui n’a jamais été mon ami, qui n’a jamais appartenu à notre camp, à notre famille politique, qui, parfois, nous a combattu». Dans une Chronique du 28 janvier 2014, je lui conseillais de se garder également de ceux qu’il pense ses amis. Paradoxalement, s’il avait appliqué à la lettre l’esprit de ce plagiat, le désaveu n’aurait pas pris cette dimension d’humiliation.

5.Le prochain président de la République saura, à la lumière des mésaventures de son prédécesseur immédiat, ce qu’il faut penser des appoints, qui ne représentent qu’eux-mêmes, et ce qu’il ne faut pas faire des «havana raha misy patsa», ceux qui courent chaque fois au secours de la victoire. Quelle moralité si les traîtres de la dernière minute devaient être récompensés après avoir plombé de leurs casseroles le précédent mandat ?!

6.Lequel des deux finalistes peut être certain de son socle de voix ? Paradoxalement, la bipolarisation précoce du premier tour remet les pendules à zéro pour le second. C’est une autre campagne électorale qui commence et d’abord à convaincre l’autre moitié de l’électorat qui n’a pas été voter. Là se trouve la vraie réserve de voix. Cette remise à zéro oblige également la CENI à corriger toutes les anomalies dénoncées au premier tour.

7.Paradoxe ou ironie, mais nous voilà à prendre pour acquis des résultats chiffrés par une structure, la CENI, décriée par tout le monde pour ses nombreuses défaillances. Alors que, nous sommes en mode «faire comme si», les analyses et projections se basent sur des chiffres dont personne n’est 100% certain qu’ils soient véridiques. Pour la légitimité de ces résultats, et en attendant qu’une élection des temps modernes soit organisée avec des moyens modernes, il suffirait que tacitement chaque candidat concède ce «fait politique».