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17. avr., 2019

Outre que j’ai toujours été favorable à la peine de mort contre les violeurs (ce qui constituerait par exemple une vraie profession de foi pour un candidat aux législatives), je suis par contre opposé à toute forme de castration vestimentaire de la femme. 

 Je prefère le nombril à l’air des femmes hindoues au voile intégral des femmes en pays d’islam rigoriste. Ce n’est pas la peine de dénoncer ici l’apparition récente de musulmanes voilées et sans visage dans nos rues (un phénomène qui signifie l’irruption en terre malgache d’une pratique islamiste intégriste dont on sait à quelles abominations fanatiques elle a débouché chez les Talibans, chez Boko Haram, chez Daech, etc.), ce n’est donc pas la peine de s’inquiéter des niqab et autre burka, s’il fallait que le Ministère de l’éducation nationale associe l’agression dont les femmes sont victimes à l’estivité de leur tenue. 

 J’associe aussitôt toute velleité d’imposer un code vestimentaire à la femme comme une régression : c’est la même motivation à dispenser la femme du port du voile devant de jeunes enfants ou des eunuques... Mais, dans quelle civilisation dégénérée nous serions si c’est la victime qu’on montre du doigt et le criminel qu’on excuserait presque de perdre sa tête (et l’ayant perdue, autant lui appliquer la peine justement «capitale»).  

 En 1956, raconte l’écrivain marocain Tahar ben Jelloun, le roi du Maroc Mohammed V (dont une rue d’Antananarivo, entre Antanimbarinandriana et Lac Anosy, porte le nom), à son retour d’Antsirabe où l’administration coloniale française l’avait envoyé en exil, n’avait pas hésité à montrer ses filles sans voile. «Entre la fin des années cinquante et le début des années quatre-vingt, les Marocaines avaient dans leur majorité abandonné le port du voile. Elles portaient la djellaba et gardaient la tête non couverte. C’est avec la révolution iranienne et les discours démagogiques de Khomeyni que le voile a refait son apparition» («Maroc : voilés, dévoilées, les femmes sèment le trouble», taharbenjelloun.org).

 En Israël, les communautés juives extrémistes, haredim, prétendent hâter la venue du Messie en appliquant de manière stricte les règles de la «tsniout» (pudeur) : la «frumka» cache la femme sous sept voiles, dix jupes et des gants noirs...

 Dans la Bible, (Genèse 29.26), l’épisode de Jacob croyant épouser Rachel illustre l’absurdité de cette ancienne coutume de voiler la femme : la femme arrivant voilée jusque dans la chambre nuptiale, le futur marié ne savait pas qui il épousait, et de fait Jacob se retrouva avec Léa... Présent dans la Torah, dans la Bible et dans le Coran, le voile est définitivement une tradition de ce Moyen-Orient terre d’éclosion des trois religions du Livre. Procédé classique que d’inventer un prétexte religieux pour justifier des préoccupations de mâles qui, eux cependant s’en vont libres de leur corps. 

 La femme est un chef d’oeuvre de la nature et notre Humanité serait bien triste, terne, en un mot monacale, si partout il n’y aurait que des femmes attifées en Mère Teresa (dans les années soixante-dix, époque où l’on distinguait encore les «mitafy lamba» et les «mitena akanjo», ma grand-mère, au moment de la communion, se couvrait les cheveux d’une mantille qui lui tombait jusqu’au menton) ou engoncées dans la camisole d’une burka noire. C’est la possibilité d’ambiguïté qui permet la séduction, ce jeu tout en subtilités que ne connaissent pas les brutes ignorantes des assiduités galantes.

 Je ne sais pas quel contenu le Ministère de l’éducation nationale entend donner aux prochains cours d’éducation civique, mais quoiqu’ayant passé dix dans un Collège de garçons, je n’ai jamais été de ceux qui sifflent une fille dans la rue ou de ceux qui, derrière la lâcheté de groupe, importunent une passante au point de la tripoter sans son consentement. 

 Là est le véritable enjeu dont devrait se soucier le Ministère de l’éducation nationale : éduquer les jeunes mâles à respecter l’autre moitié de l’Humanité.

11. avr., 2019

Marcel Pagnol (né en 1895) raconte comment son père écrivait «magnifiquement». C’est pourtant vrai que les gens d’avant avaient une belle écriture. On peut encore l’admirer sur les fiches administratives d’un grand-père chef de canton : l’encre passée et le papier jauni n’ont affadi ni l’élégance du trait de calame, ni la régularité à arrondir la panse sans laisser bâiller le contre-poinçon, ni la délicatesse à éviter de baver le délié ou la ligature. Bref, la sainte maîtrise bureaucratique du ductus d’avant azerty.  

 Le temps que sa mère dépose Pagnol le jeune à son pupitre, dans la classe de son père, Joseph avait eu le temps de calligraphier «La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage». Mais, tandis que son père «arrondissait un admirable point final», le jeune Marcel se récria : «Non ! Ce n’est pas vrai !»

 S’ensuit un aparté familial entre le père-instituteur et son fils-précoce.

            -           Qu’est-ce que tu dis ?

            -           Maman ne m’a pas puni ! Tu n’as pas bien écrit !

            -           Qui t’a dit qu’on t’avait puni ?

            -           C’est écrit.

La suprise lui coupa la parole un moment :

            -           Voyons, voyons, est-ce que tu sais lire ?

            -           Oui.

            -           Voyons, voyons...

            -           Eh bien, lis.

Marcel lut la phrase à haute voix. Alors, son père alla prendre un abécédaire et Marcel lut sans difficulté plusieurs pages. «Je crois, écrit-il, qu’il eut ce jour-là la plus grande joie, la plus grande fierté de sa vie».

 Le père de Marcel utilisait un bambou pour pointer une lettre, un mot, sur le tableau noir. J’en ai un cuisant souvenir, non pas tant au mollet, mais à l’amour-propre. Comme tel chef de classe présomptueux au point de choisir lui-même minutieusement le plus beau spécimen (bien noueux) dans la cour des parents, à le scier proprement sans les bavures qui eussent fait des «somisika» et s’en aller avec cet équipement au Collège sans s’attendre à inaugurer la séance de schlague. 

 À une lointaine époque, l’actuelle rue entre le Lycée Ampefiloha et l’alors Hilton n’était qu’une fondrière à ornières, piège parfait pour faire rebondir une berline pressée, Mercedes 220 type W115 de 1970 (non, je ne l’ai pas su sur le moment, mais en feuilletant Auto-Plus-Classiques), dont j’ai curieusement gardé le souvenir du saut de cabri. À cette époque donc, on devait sans doute me déposer dans la classe de ma mère qui était «prof». Je n’ai pas trop souvenir de ce que je pouvais bien faire dans cette classe des «grands», au-dessus du logement du proviseur du Lycée. Peut-être le vague souvenir d’avoir été interrogé un jour, faute de bonne réponse sur l’une et l’autre colonne. Et la joie vaniteuse d’un fils-de à s’être montré à la hauteur. 

 L’autre jour, mais c’est bien cet épisode pourtant qui inspira cette Chronique, en intégrant ce jury du concours «Ma thèse en 180 secondes», on me remit un stylo rouge. Dans notre imaginaire, le stylo rouge, c’était celui de la maîtresse (les maîtres étaient rares dans nos petites classes), celui des profs. La confirmation officielle, dûment signée par le Président de l’Université, ne me fit pas autant d’effet que ce stylo rouge. Le rouge correcteur, le rouge supérieur, le rouge du pouvoir.

 Ce pouvoir-là, je l’avais déjà eu entre index, pouce et majeur, devant le petit tas que formaient les copies des élèves de ma mère. Cependant dûment briefé sur le quotidien compliqué des gosses du CEG Tsimbazaza, je m’étais appliqué à être indulgent. Mais, il y a trente-cinq ans, comme l’autre mercredi, le stylo rouge n’a pas loisir à se prendre pour un crayon, lequel peut revenir sur sa décision : la première impression est toujours la bonne.

 Je saurai plus tard que je ne fus pas le seul enfant de prof à avoir exercé le pouvoir du stylo rouge sur les copies d’élèves guère plus jeunes que nous. J’espère pour eux, pour tous, qu’ils ont réussi à passer haut le nivellement par le bas du MINISEB de la deuxième République. De la sévérité légendaire de ma mère prof de français (je ne corrigeais pas l’espagnol), je ne sais si ses anciens élèves se rappelleraient d’elle aujourd’hui, 75 ans. Une, si ! Elle-même prof, plus exactement Maître de conférences, en Géographie.

 L’éducation débute à la maison. À commencer par la mère. Celle qui murmure les premiers mots de la langue justement maternelle. Elle tisse là des liens qui sont appelés à être rompus. Suprême déchirure, elle nous apprend ce premier pas d’un long voyage qui nous affranchit et nous éloigne. La mienne m’aura équipé : beaucoup le français, guère l’espagnol, surtout des outils pour la vie. 

 

2. avr., 2019

Je respecte les pays qui savent magnifier ce qu’ils ont de mieux et qui excellent à l’exporter au reste du monde. Après la «fête de la musique», inventée par Jack Lang, ministre français de la Culture, c’est encore à la France que nous devons la «fête de la gastronomie» : créée de toutes pièces par un Secrétaire d’État français au tourisme et au commerce, Frédéric Lefebvre. 

 Rappelons que l’UNESCO, en novembre 2010, avait reconnu le «repas gastronomique français» comme représentatif du patrimoine culturel immatériel de l’Humanité. Une dimension de convivialité autour des totems qu’on sait à la bonne chère française : sa charcuterie, son pain, ses vins, ses fromages. Son guide Michelin. Ses chefs étoilés. 

 Ce 21 mars, jour d’équinoxe, l’Ambassadeur de France à Madagascar a organisé le désormais traditionnel dîner «Goût de France», en mettant à l’honneur, comme dans toutes les ambassades qui assurent la présence internationale de la France, la Provence. Ce fut, par exemple, du «Tartare de gambas malgaches au caviar d’aubergines fumées, jus d’une bisque, chantilly au safran de Provence»...

 Et là, aussi facilement que si j’y avais toujours été, refluent (ou affluent) les souvenirs de vieilles lectures. Et c’est d’abord «la messe basse» de dom Balaguère dans Les Lettres de mon Moulin (1869) d’Alphonse Daudet (1840-1897) : «la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives», «une folie d’impatience et de gourmandise», «une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes, des sauces compliquées», «tricher tout à fait le bon Dieu et lui escamoter sa messe...sauter un verset, puis deux. Puis, l’épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l’Évangile, passe devant le Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la Préface»...

 Et c’est Frédéric Mistral qui écrit à Alphonse Daudet : «Tu as résolu avec un merveilleux talent ce problème difficile : écrire le français en provençal... Nous avons des gourmets, par ici, qui ne mangent qu’avec du sel les melons de Cavaillon et les figues de Marseille».

 Et c’est Cigalon (1935) de Marcel Pagnol (1895-1974) : «Ah ! Le voilà, le grand reproche ! Un cuisinier qui mange ! Parce que, pour ces messieurs et dames, un cuisinier, ça n’a pas le droit de manger. Tout à l’heure, vous m’avez dit : «Pourquoi avez-vous pris un restaurant ?» Eh bien, monsieur, c’est pour manger, et je mange». 

 «Poulpe rôti dans l’esprit d’une bouillabaisse», figurait également au dîner «Goût de France». 

La bouillabaisse pour laquelle Frédéric Mistral (1830-1914), Prix Nobel de littérature, proposait l’étymologie provençale «boui abaisso» : quand la soupe bout, baisse le feu. Ce plat des gens simples consistait en quatre poissons de variétés différentes, pommes de terre, croutons frottés à l’ail, rouille. Mais, depuis que la bouillabaisse est montée à Paris, au XIXème siècle, elle serait devenue un luxe des enseignes gastronomiques. 

 «La Provence est la plus célèbre et la plus visitée de nos provinces donc la plus mal connue, engluée qu’elle est dans la réputation qu’on lui prête», écrit Yvan Audouard (1914-2004) en introduisant «Les contes de ma provence» (1986). Livre que l’éditeur présente ainsi : «Dans les villages de Provence, il y a toujours quelqu’un qui se souvient de tout. Il ne se rappelle pas les dates, il lui arrive de confondre les siècles. Mais, il n’a oublié ni le parfum des heures, ni la couleur des jours, ni le son des voix. La Provence, c’est le récit qu’elle se fait au jour le jour, c’est l’image d’elle-même qu’elle crée à longueur de soleil, c’est le spectacle de son histoire qu’elle s’offre depuis deux mille ans. La Provence est un discours qui traverse les siècles comme un fleuve et réinvente sans arrêt le présent et le passé». 

 «Daudet ne vit pas seulement en Provence : il vit la Provence», écrivait Jacques-Henry Bornecque, en préface aux «Lettres de mon Moulin». La Provence serait donc un pays singulier. La France sait sublimer ses multiples exceptions. Pourquoi Madagascar n’inventerait pas un prétexte à convivialité, un rendez-vous pour «se raconter» ? Raconter les paysages, les collines, les rizières. Nous raconter de belles histoires. J'aime comment les Autres s'aiment. J'aimerais que nous nous aimions nous-mêmes.

13. mars, 2019

Les actions des clubs de service ont du sens. En présence de Barry Rassin, Président du Rotary International, et de Shelly Oukabay, rappelons-le en cette période du 8 mars, première femme rotarienne de Madagascar, intrônisée en 2001, et première femme élue Gouverneur du district 9220 en 2018, le Rotary a donc mis un bibliobus à la disposition des élèves de l’école primaire publique d’Antsahabe. 

 Mettre la Culture et le Savoir à la portée de tous : l’esprit le plus chagrin ne peut qu’y souscrire. Même si la nourriture ne fait pas bon ménage avec les livres (sauf à emballer des menakely dans un papier-journal), il avait bien fallu transformer la seule grande salle en réfectoire pour les 500 repas offerts aux élèves. Heureusement, au-delà du triste spectacle de ces sempiternels tables-bancs, modèle déposé en France presque à la même époque que le Code malgache des 305 articles (29 mars 1881) qui instaure l’instruction obligatoire (article 271), j’aperçois ce qui me semble le plus important en ces lieux : des vitrines emplies de livres, nourriture de l’esprit. 

 Ce genre d’incursion, dans des écoles qui ne doivent pas recevoir bien souvent une «inspection académique», permet de dénoncer l’état d’abandon de l’instruction publique. Le mobilier à place multiples, avec un banc sans dossier, est un témoin à charge muet dans nos écoles publiques : les reportages des soirs d’élections nous le montrent dans son archaïsme qui a dû causer tant de cas de scoliose. Ce modèle-là date d’avant l’instruction ministérielle française du 18 janvier 1887, étendue à Madagascar depuis 1896. Guère plus moderne : à l’EPP d’Antsahabe, nos élèves de 2019 sont assis sur des tables-bancs modèle «Topaze», d’après ce livre de Marcel Pagnol qui date tout de même de 1928 pour sa première représentation théâtrale ou de 1951, avec Fernandel, au cinéma. Bref, un modèle de pupitre d’il y a au mieux 70 ans. Le ministère de l’éducation nationale attend sans doute que le Rotary ou le Lions modernise à leurs frais le mobilier scolaire des écoles malgaches. 

 S’il n’y avait que l’instruction publique. Les Rotariens de Madagascar ont également fait venir à Antsirabe une délégation de médecins indiens du District 3080 pour des consultations médicales gratuites : médecine générale, dentisterie, chirurgie plastique, dermatologie, ophtalmologie, ORL, gynéco-obstétrique... J’avais craint que les installations ne soient au diapason de notre sous-développement. Heureusement, en «zone stérile», tenue de bloc, calot, masque, et bottes, semblaient à leur place. Le bloc opératoire de l’hôpital de référence avait l’air de ce qu’il doit être, un vrai bloc opératoire. 

 Malgré tout ce qu’on peut (mé)dire de ces missions humanitaires du type de l’ONG «Mercy Ships», du «Lions Sight First», ou de «Starkey Hearing Foundation» avec le Rotary, elles suscitent un formidable engouement chez de gens que le système sanitaire malgache a complétement oubliés. Et tant que l’État malgache n’investira pas l’argent là où sa population en a besoin, il faudra féliciter ces clubs-providence.

25. févr., 2019

Imagine-t-on accaparer et vendre le jardin d’Antaninarenina ? Imagine-t-on accaparer et vendre le parc d’Ambohijatovo ? Imagine-t-on accaparer et vendre le Lac Anosy et ses rives ? Imagine-t-on accaparer et vendre Antanimbarinandriana ? Imagine-t-on accaparer et vendre le parc de Tsimbazaza ? Imagine-t-on accaparer et vendre l’esplanade très historique d’Andohalo ? Si le n’importe quoi devait être permis, pourquoi ne pas imaginer accaparer et vendre le Rova !

 

 Cette litanie est sur le point de s’accomplir. Depuis que le sursis à exécution a été refusé à la Ville d’Antananarivo (CUA) et à l’ORTANA contre le jugement (4 octobre 2018) reconnaissant la propriété d’une demanderesse sur le jardin d’Antaninarenina. Techniquement, et manu militari, dès demain, une partie de la parcelle dite «Marché du Zoma», pourrait voir débarquer des bulldozers qui effaceront un jardin public vieux de 120 ans. 

 

 Nous flirtons désormais dangereusement avec la barbarie, pourtant, au nom d’une certaine idée de la civilisation, nous croyions encore pouvoir en appeler au bon sens, au patriotisme, au sens du bien commun (cf. Chronique VANF, «En lisière de la civilisation : au-delà, la barbarie», 14 février 2019). Et donc, puisque le bon sens, ni le patriotisme, ni la certaine idée du bien commun, n’ont suffi, c’est aux Tananariviens de défendre leur bien.

 

 Les souvenirs que j’ai gardés de mes années de droit, sont souvent associés à des locutions latines. Ainsi de celle-ci, DE JURE : «En premier lieu, elle se rapporte aux nullités. La nullité est dite de droit lorsqu’aucun pouvoir d’appréciation n’est laissé au juge et qu’il suffit d’établir les circonstances d’où dérivent nécessairement l’annulation pour que celle-ci soit prononcée». Ou de celle-là, EX TUNC : «Exprime la rétroactivité. L’exemple type en est la nullité : le jugement qui la prononce rétroagit au jour du contrat puisque l’acte était atteint d’un vice originel qui postule son entière disparition, même dans le passé».

  

 Le jardin d’Antaninarenina porte justement le nom de «Marché du Zoma» parce qu’avant son établissement sur l’esplanade d’Analakely, le «tsena» hebdomadaire se tenait ici. Le Tantara ny Andriana (TA), recueil des traditions orales compilées par le Jésuite François Callet (qui séjourna en Imerina du 14 août 1864 au 30 mai 1883), en a retenu la mémoire : «Radama voulut édifier des maisons à Fiadanana et à Ankadimbahoaka, deux collines pas trop élevées que Radama fit terrasser pour installer Soanierana. Le marché du vendredi s’y tenait à l’époque d’Andrianampoinimerina et Radama le déplaça à Antaninarenina pour installer sa maison appelée Soa-Nierana, après qu’il obtint l’assentiment du peuple» (TA, 1110). 

 

 Zoma donc depuis 1828, «Place Colbert» sous la colonisation, «Place de l’indépendance» depuis soixante ans : personne, jamais, n’avait osé s’en revendiquer propriétaire. Seul un fou aurait imaginé qu’on puisse jamais s’approprier une chose que les juristes qualifient d’inaliénable et imprescriptible. Sur toutes les photos, depuis l’époque de Gallieni (qui quitta définitivement Antananarivo le 15 mai 1905), un lieu collectif, de promenade, de rencontres, de repos. La «vente» du 5 juin 1998 est donc proprement impensable, et tout aussi absurdes les prétentions à réclamer un «abusus» pas plus vieux qu’une prescription acquisitive, qui, elle, suppose la bonne foi (fraus omnia corrumpit) et certainement pas sur le domaine public. 

 

 C’est au début de la période coloniale que le «Marché du Zoma» sera une nouvelle fois déplacé au bas de l’escalier dit De Lastelle, lequel faisait face à l’escalier Lambert sur la colline de Faravohitra. C’est cette esplanade d’Analakely qui fut charnellement  l’Anjoma, pendant un siècle. 

 

 Je me demande, après avoir salué la suppression, en 1997, d’un «Zoma» devenu anarchiquement tentaculaire, si, pour pas que des associations de malfaiteurs jettent leur dévolu sur le moindre mètre carré, il ne faut pas restaurer sur le domaine public une autre forme de Zoma : clin d’oeil à l’histoire d’Antananarivo qu’accompagna l’institution de ce marché, agora dont la forme contemporaine reste à imaginer, démonstration que la «vie» et l’ordre peuvent cohabiter dans la citadinité moderne. 

 

 La Mairie d’Antananarivo a enfin (17 février 2019) protesté par un communiqué : «La Mairie de la Capitale s’érige contre la vente du Jardin d’Antaninarenina qu’elle considère comme un patrimoine historique et culturel de la Ville et va prendre les mesures appropriées pour que cette place abritant la stèle de Philibert Tsiranana, père de l’indépendance, continue de demeurer dans le domaine public». Mais, parce qu’il y aura toujours des édiles vénaux, irresponsables ou stupides, et pour que le ramdam à Antananarivo puisse dissuader un autre oukaze à Fianarantsoa, à Antsirabe, ou partout ailleurs dans l’île, il faut que les ministères dits de souveraineté se solidarisent du combat contre ce scandale. Que les ministres de l’Intérieur, de la Défense, de la Justice, des Finances, de l’Aménagement, marquent une bonne fois pour toutes l’impossibilité future, et l’annulation rétroactive de tout délit similaire. 

 

 Non, Anosy, Mahazoarivo, Mandroseza, Itasy, Alaotra, ne sont pas à vendre. Non le «bord», à Majunga ou Toamasina ne sont pas à vendre. Non, Manjakamiadana, n’est pas à vendre. Non, notre âme n’est pas à vendre.