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13. août, 2019

Comme un hiatus

Le Pape François arrivera à Madagascar le 6 septembre 2019. Une messe est prévue réunir 800.000 fidèles le 8 septembre. Je ne lui ferai pas l’injure d’interroger le nombre d’humains qu’il est possible de parquer sur un mètre carré, sans préjudice des considérations de promiscuité ou de sécurité. Le Souverain Pontife sait certainement que cette question avait soulevé la très sérieuse question du «compas dans l’oeil» : c’était il y a vingt-huit ans, deux ans après une autre visite papale à Madagascar.

Je ne sais pas ce que l’instruction religieuse leur a dit de l’infaillibilité pontificale et j’ignore ce que les fidèles catholiques voudraient demander au Pape. Mon questionnaire existentiel ne serait probablement pas éligible. Les vrais Croyants ne cultivent pas le doute à dessein. Les vrais Croyants croient justement pour conjurer leur angoisse existentielle quand je me réfugie dans une prudente indifférence. 

Pour essayer de comprendre ce qui pourrait intéresser les Catholiques de 2019, et faute de matériaux disponibles pour les fidèles de Madagascar, j’ai passé en revue les titres de «La Croix» dans sa livraison de ce 6 août 2019 : «Quelques repères pour mieux vivre en famille. Les mariages en grande pompe ont la côte. Les célibataires se sentent toujours stigmatisés par la société».  

Le très sérieux INED (Institut National des Études Démographiques) a comparé les fêtes de mariage des années 1980 et celles des années 2010. Dans cette étude publiée le 30 juillet 2019, certaines conclusions ne manqueront pas de rassurer une Église catholique impactée par les scandales de pédophilie : «Malgré une progression croissante du célibat, le couple continue de s’imposer comme norme sociale puissante» (...) le mariage, certes en déclin et fragile, déclenche une ferveur dans les préparatifs de plus en plus grande et de nouvelles traditions l’entourent (...) le couple constitue la porte d’accès privilégié à la parentalité et à la constitution d’une famille». 

Démographes, statisticiens et économistes malgaches sont sans doute songeurs à apprendre qu’en France, les compétences conjuguées de deux organismes administratifs, l’INED (Institut National des Études Démographiques) et l’INSEE (Institut National de la Statistique et des Études Économiques), avaient été consacrées à une EPIC (étude des parcours individuels et conjugaux). Conduite entre 2013 et 2014, une étude quantitative avait concerné 7825 personnes âgées de 26 à 65 ans. Suivit une étude qualitative auprès de 42 hommes et femmes célibataires qui avaient répondu à l’EPIC. 

Quelles recommandations en interne l’Église catholique ferait de certaines conclusions : «Les jeunes femmes des classes aisées au début de la trentaine sont les plus susceptibles de souffrir de l’absence de relations stables». Un «âge critique du célibat» a ainsi été défini, entre 30 et 34 ans : «Dans cette tranche d’âge, qui est aussi celle où l’on trouve le nombre le plus faible de célibataires, le fait de vivre seul est perçu de façon largement négative». 

Certainement pas à l’INED ni à l’INSEE, encore moins en cours de religion, mais à quelle école de la certitude ai-je donc acquis la conviction qu’une jeune femme trentenaire des classes aisées ne fait pas exactement une adepte à oeillères, «Ne crains pas, crois simplement»...

 
4. juil., 2019

Croisade contre le bruit

Les boules Quies ont eu 100 ans en 2018. Inventées par le pharmacien Joseph Moreau, elles s’écouleraient à 60 millions d’exemplaires chaque année depuis un siècle.

L’entreprise familiale, qui les fabrique depuis toujours, garantit qu’elles assurent 27 dB de nuisances sonores en moins, ce qui se rapproche de la performance acoustique d’un double vitrage phonique de base, accessoire également définitivement indispensable pour se prémunir de la musique (ou ce qui leur en tient lieu d’être) chez les voisins. Pour l’instant, je me contente de «mousse confort» qui revendiquent pouvoir arrêter 35 dB de bruits parasites indésirables.

Hauts-parleurs branchés sur les trottoirs, carnaval de vuvuzéla sur la voie publique, subwoofers monstrueux déclenchés dans les embouteillages : qui en autorise l’importation, qui en permet la vente, qui en réglemente l’usage ? 

Quand on est citadin de grand-père en petit-fils, on est programmé pour le brouhaha des villes. On s’y habitue tellement que l’on se rassure même à entendre la circulation automobile reprendre son murmure vers 4 heures 30 du matin. Mais, c’est avant que les scooters ne se mettent à pétarader de leur faible cylindrée geignarde. Avant que des policiers ne sifflent hystériquement pour go-stopper des automobilistes trop obtus pour accepter de passer en alternance. Avant qu’une machine-outil ne se mette à gronder dans un quartier résidentiel.

Il y a près de 25 ans, la cloche de l’église de Soanierana m’était tombée sur la tête. Et encore, à l’époque, il s’agissait d’une cloche authentique, en fonte, avec le beau timbre caractéristique des angélus de notre enfance. Rien à voir avec les carillons électroniques actuelles, de nombre d’églises catholiques, qui produisent un son cauchemardesque qui fait hurler les chiens à l’ouïe sensible.

Le muezzin de la mosquée Ambatonakanga, avec cette voix nasillarde et totalement incompréhensible mais délibérément réglée sur le volume maximal, arrose régulièrement le quartier de son prêche inintelligible à l’insu du plein gré des riverains. Agression caractérisée également les hurlements démentiels, quelque part dans Mahamasina, du pasteur d’une secte évangélique (ou apocalyptique ou qu’importe d’autre) qui n’a renoncé à chasser le «demony» qu’à 20 heures, limite du tapage nocturne.

Ayant grandi dans le voisinage direct d’une église catholique, et scolarisé dix ans chez les Jésuites, je puis témoigner de la décadence musicale des cantiques vaticanesques. Le rituel liturgique devient une kermesse foraine avec ses vivats, ses effets de synthé, ses battements de rythme. C’est là l’inculturation au tempo tropical, au sens du rythme sub-saharien. Du temps de Jean-Paul II, un symposium épiscopal, quelque part, a décrété que cette «joie» désordonnée et tapageuse était le «vrai visage» de l’africanité dans l’Église. Quid de Madagascar qui est une île ? Cujus regio, ejus religio : les évêques de céans ont oublié notre exception culturelle, qui est d’abord géographique, une région à part, avec déjà son archipel de particularismes.

La Croisade contre le bruit «sans nécessité ou par manque de précaution» devient enjeu de Civilisation. Par l’énervement et le stress qu’il engendre, le bruit représente clairement une menace contre «le moral de la nation». Quelle production, quel développement, quelle Renaissance, attendre d’une population soumise à la torture continuelle du tapage permanent, traumatisée par le vacarme incessant, ballottée de charivari en hourvari. 

Qu’une Loi fixe les principes de la lutte contre le bruit : ultime cocasserie quand on se souvient dans quel tintement de casseroles les députés avaient fait campagne. Que des décrets organisent les modalités de la lutte contre le bruit, si tant est que tout le monde est convaincu de sa nocivité. Mais, surtout, il faut commencer par l’éducation civique contre le bruit : à l’école, préparer la nouvelle génération d’un peuple qui murmure (cf. Chronique VANF, 1er février 2018). 

La Boule Quies avait été inventée en France en 1918. Il aura fallu cependant au Gouvernement français attendre soixante-dix ans et un décret de mai 1988 pour réglementer le bruit de voisinage. À ce bruit, ce vacarme, ce tapage, nous autres serions tous fous dans soixante-dix ans.

4. juin, 2019

Qui eût cru que je trouverais matière à disserter sur le mariage. Parce que broder autour de celui auquel j’ai assisté pourrait s’avérer instructif. En moralité d’une histoire particulière à l’usage de tous. 

Le marié, que je pensais connaître, mais qui se reconnaîtra, ne m’avait jamais encombré nos conversations de considérations sur Dieu, sa singularité ou leur pluralité, et déjà son existence. Il aura compris que, comme d’habitude, j’ai évité le culte parce que les réflexions de sagesse qu’on y prodigue, quand elles ne sont pas uniquement éclairées par des enseignements tirés au pied de la lettre de chaque parole des Évangiles, les entendre une fois suffit à les avoir en bagage pour la vie. Nul besoin de ressasser les sempiternels sermons, de radoter les mêmes prêches, de récidiver les homélies d’hier. Encore qu’un pasteur du culte protestant, étant lui-même marié, aurait quelque légitimité à parler du mariage à travers sa propre expérience. Mais, que penser d’un prêtre catholique tenu par son voeu de chasteté et son célibat obligatoire : je conseillerais aux futurs mariés à se tourner vers «Dadarabe», non pas le devin-guérisseur un peu sorcier de service, mais les authentiques grands-parents. Eux sont passés par là, eux savent.

 Quel est «THE» moment d’un mariage ? Je n’étais pas né pour assister au mariage de mes quatre grands-parents, mais je doute qu’à leur époque le gâteau ait pu occuper la place si centrale qu’on lui accorde maintenant. Et que ne faut-il pas entendre d’élucubrations dans la bouche des «mpikabary» modernes autour d’une pièce montée ! Ce serait l’allégorie pyramidale des hauts et des bas dans un couple. Messieurs et Dames (parce qu’il y a encore plus de mpikabary mâles que de mpikabary femelles), c’est juste un gâteau à étages : pas le grand huit d’une lune de miel au Ferrari World de Dubaï, ni un toboggan cosmique, encore moins la fusée jules-vernienne qui propulsera les tourtereaux au septième ciel...

 Pour ce Nirvana paradoxal, plutôt s’inspirer de trois livres que j’ai sous les yeux et dont je partage volontiers les titres : «The Art of the Kama Sutra» (Douglas Mannering) et «Le Kama-Sutra Arabe» (Malek Chebel) voire «Hatha-Yoga» (Selvarajan Yesudian). Sur ce sujet inépuisable, je suppose que ces ouvrages ont connu moult rééditions. D’autres livres existent qu’auront commis de milliers d’autres auteurs. Dans presque toutes les langues du monde : à l’exception notable de la langue malgache dont le vocabulaire conséquent avait été castré par les missionnaires européens des 18ème-19ème siècles effarés de rencontrer Sodome et Gomorrhe dans de simples mots, et des mots simples, des choses de la Vie. 

 Passées les étapes convenues, vient toujours le «ankehitriny, raha hisotro sy hihinana isika», annonçant le moment du repas. Si, dans la langue française, le mot le plus long serait «anticonstitutionnellement», l’un des mots les plus sympathiques est «commensalité». On célèbre vraiment un mariage autour d’un repas. On clôt véritablement l’épisode d’un enterrement par un autre repas commun, fût-ce désormais un cocktail goûter-dînatoire. 

 «Mariazin’ialahy marina leitsy ka dia atao daholo izay tian’ialahy atao» : comme c’était leur mariage à ce couple de joyeux lurons, ils ont décidé d’envoyer une assiette de fruits avant le poisson et la viande. Moins lubie des deux vedettes du jour, finalement, que nouvelle méthode de s’alimenter plus sainement : ne plus manger les fruits après les repas et même consommer les fruits à jeun. Si les mariages pouvaient convertir une centaine de convives à de meilleures habitudes alimentaires, on peut également espérer qu’un jour ils véhiculent des messages d’éducation civique, partagent les bases du vouloir vivre ensemble, ou introduisent les rudiments de la Culture majuscule. 

 Cette fois-ci, il n’en fut encore rien. Juste un aperçu ludique de ce qu’un coach réussit à vous convaincre de faire, malgré les timidités, au-delà des convenances, presque à l’insu de votre plein gré. Team-building...

 Justement, s’agissant d’une famille recomposée, j’ai été touché par le geste de leurs enfants respectifs. Les parents peuvent s’échanger publiquement des mots dont l’assistance connaît le code et saisit les nuances, mais, si la vérité est dans la bouche des enfants, l’amour flottait là, quelque part. Dans le coeur des enfants, et les enfants en choeur.

 

17. avr., 2019

Outre que j’ai toujours été favorable à la peine de mort contre les violeurs (ce qui constituerait par exemple une vraie profession de foi pour un candidat aux législatives), je suis par contre opposé à toute forme de castration vestimentaire de la femme. 

 Je prefère le nombril à l’air des femmes hindoues au voile intégral des femmes en pays d’islam rigoriste. Ce n’est pas la peine de dénoncer ici l’apparition récente de musulmanes voilées et sans visage dans nos rues (un phénomène qui signifie l’irruption en terre malgache d’une pratique islamiste intégriste dont on sait à quelles abominations fanatiques elle a débouché chez les Talibans, chez Boko Haram, chez Daech, etc.), ce n’est donc pas la peine de s’inquiéter des niqab et autre burka, s’il fallait que le Ministère de l’éducation nationale associe l’agression dont les femmes sont victimes à l’estivité de leur tenue. 

 J’associe aussitôt toute velleité d’imposer un code vestimentaire à la femme comme une régression : c’est la même motivation à dispenser la femme du port du voile devant de jeunes enfants ou des eunuques... Mais, dans quelle civilisation dégénérée nous serions si c’est la victime qu’on montre du doigt et le criminel qu’on excuserait presque de perdre sa tête (et l’ayant perdue, autant lui appliquer la peine justement «capitale»).  

 En 1956, raconte l’écrivain marocain Tahar ben Jelloun, le roi du Maroc Mohammed V (dont une rue d’Antananarivo, entre Antanimbarinandriana et Lac Anosy, porte le nom), à son retour d’Antsirabe où l’administration coloniale française l’avait envoyé en exil, n’avait pas hésité à montrer ses filles sans voile. «Entre la fin des années cinquante et le début des années quatre-vingt, les Marocaines avaient dans leur majorité abandonné le port du voile. Elles portaient la djellaba et gardaient la tête non couverte. C’est avec la révolution iranienne et les discours démagogiques de Khomeyni que le voile a refait son apparition» («Maroc : voilés, dévoilées, les femmes sèment le trouble», taharbenjelloun.org).

 En Israël, les communautés juives extrémistes, haredim, prétendent hâter la venue du Messie en appliquant de manière stricte les règles de la «tsniout» (pudeur) : la «frumka» cache la femme sous sept voiles, dix jupes et des gants noirs...

 Dans la Bible, (Genèse 29.26), l’épisode de Jacob croyant épouser Rachel illustre l’absurdité de cette ancienne coutume de voiler la femme : la femme arrivant voilée jusque dans la chambre nuptiale, le futur marié ne savait pas qui il épousait, et de fait Jacob se retrouva avec Léa... Présent dans la Torah, dans la Bible et dans le Coran, le voile est définitivement une tradition de ce Moyen-Orient terre d’éclosion des trois religions du Livre. Procédé classique que d’inventer un prétexte religieux pour justifier des préoccupations de mâles qui, eux cependant s’en vont libres de leur corps. 

 La femme est un chef d’oeuvre de la nature et notre Humanité serait bien triste, terne, en un mot monacale, si partout il n’y aurait que des femmes attifées en Mère Teresa (dans les années soixante-dix, époque où l’on distinguait encore les «mitafy lamba» et les «mitena akanjo», ma grand-mère, au moment de la communion, se couvrait les cheveux d’une mantille qui lui tombait jusqu’au menton) ou engoncées dans la camisole d’une burka noire. C’est la possibilité d’ambiguïté qui permet la séduction, ce jeu tout en subtilités que ne connaissent pas les brutes ignorantes des assiduités galantes.

 Je ne sais pas quel contenu le Ministère de l’éducation nationale entend donner aux prochains cours d’éducation civique, mais quoiqu’ayant passé dix dans un Collège de garçons, je n’ai jamais été de ceux qui sifflent une fille dans la rue ou de ceux qui, derrière la lâcheté de groupe, importunent une passante au point de la tripoter sans son consentement. 

 Là est le véritable enjeu dont devrait se soucier le Ministère de l’éducation nationale : éduquer les jeunes mâles à respecter l’autre moitié de l’Humanité.

11. avr., 2019

Marcel Pagnol (né en 1895) raconte comment son père écrivait «magnifiquement». C’est pourtant vrai que les gens d’avant avaient une belle écriture. On peut encore l’admirer sur les fiches administratives d’un grand-père chef de canton : l’encre passée et le papier jauni n’ont affadi ni l’élégance du trait de calame, ni la régularité à arrondir la panse sans laisser bâiller le contre-poinçon, ni la délicatesse à éviter de baver le délié ou la ligature. Bref, la sainte maîtrise bureaucratique du ductus d’avant azerty.  

 Le temps que sa mère dépose Pagnol le jeune à son pupitre, dans la classe de son père, Joseph avait eu le temps de calligraphier «La maman a puni son petit garçon qui n’était pas sage». Mais, tandis que son père «arrondissait un admirable point final», le jeune Marcel se récria : «Non ! Ce n’est pas vrai !»

 S’ensuit un aparté familial entre le père-instituteur et son fils-précoce.

            -           Qu’est-ce que tu dis ?

            -           Maman ne m’a pas puni ! Tu n’as pas bien écrit !

            -           Qui t’a dit qu’on t’avait puni ?

            -           C’est écrit.

La suprise lui coupa la parole un moment :

            -           Voyons, voyons, est-ce que tu sais lire ?

            -           Oui.

            -           Voyons, voyons...

            -           Eh bien, lis.

Marcel lut la phrase à haute voix. Alors, son père alla prendre un abécédaire et Marcel lut sans difficulté plusieurs pages. «Je crois, écrit-il, qu’il eut ce jour-là la plus grande joie, la plus grande fierté de sa vie».

 Le père de Marcel utilisait un bambou pour pointer une lettre, un mot, sur le tableau noir. J’en ai un cuisant souvenir, non pas tant au mollet, mais à l’amour-propre. Comme tel chef de classe présomptueux au point de choisir lui-même minutieusement le plus beau spécimen (bien noueux) dans la cour des parents, à le scier proprement sans les bavures qui eussent fait des «somisika» et s’en aller avec cet équipement au Collège sans s’attendre à inaugurer la séance de schlague. 

 À une lointaine époque, l’actuelle rue entre le Lycée Ampefiloha et l’alors Hilton n’était qu’une fondrière à ornières, piège parfait pour faire rebondir une berline pressée, Mercedes 220 type W115 de 1970 (non, je ne l’ai pas su sur le moment, mais en feuilletant Auto-Plus-Classiques), dont j’ai curieusement gardé le souvenir du saut de cabri. À cette époque donc, on devait sans doute me déposer dans la classe de ma mère qui était «prof». Je n’ai pas trop souvenir de ce que je pouvais bien faire dans cette classe des «grands», au-dessus du logement du proviseur du Lycée. Peut-être le vague souvenir d’avoir été interrogé un jour, faute de bonne réponse sur l’une et l’autre colonne. Et la joie vaniteuse d’un fils-de à s’être montré à la hauteur. 

 L’autre jour, mais c’est bien cet épisode pourtant qui inspira cette Chronique, en intégrant ce jury du concours «Ma thèse en 180 secondes», on me remit un stylo rouge. Dans notre imaginaire, le stylo rouge, c’était celui de la maîtresse (les maîtres étaient rares dans nos petites classes), celui des profs. La confirmation officielle, dûment signée par le Président de l’Université, ne me fit pas autant d’effet que ce stylo rouge. Le rouge correcteur, le rouge supérieur, le rouge du pouvoir.

 Ce pouvoir-là, je l’avais déjà eu entre index, pouce et majeur, devant le petit tas que formaient les copies des élèves de ma mère. Cependant dûment briefé sur le quotidien compliqué des gosses du CEG Tsimbazaza, je m’étais appliqué à être indulgent. Mais, il y a trente-cinq ans, comme l’autre mercredi, le stylo rouge n’a pas loisir à se prendre pour un crayon, lequel peut revenir sur sa décision : la première impression est toujours la bonne.

 Je saurai plus tard que je ne fus pas le seul enfant de prof à avoir exercé le pouvoir du stylo rouge sur les copies d’élèves guère plus jeunes que nous. J’espère pour eux, pour tous, qu’ils ont réussi à passer haut le nivellement par le bas du MINISEB de la deuxième République. De la sévérité légendaire de ma mère prof de français (je ne corrigeais pas l’espagnol), je ne sais si ses anciens élèves se rappelleraient d’elle aujourd’hui, 75 ans. Une, si ! Elle-même prof, plus exactement Maître de conférences, en Géographie.

 L’éducation débute à la maison. À commencer par la mère. Celle qui murmure les premiers mots de la langue justement maternelle. Elle tisse là des liens qui sont appelés à être rompus. Suprême déchirure, elle nous apprend ce premier pas d’un long voyage qui nous affranchit et nous éloigne. La mienne m’aura équipé : beaucoup le français, guère l’espagnol, surtout des outils pour la vie.