21. juin, 2017

Le bruit du silence

À peine Danil Ismael libéré, un autre enfant est dans les filets des kidnappeurs. Il n’a même pas fallu une semaine pour que le rapt recommence. « Du moment que ce sont des karana, on s’en fout », la phrase est lâchée dans les réseaux sociaux. Est-ce le fond de la pensée de la masse   On hésiterait à le dire tout haut mais cette tension sociale existe. Le karana est perçu, à tort ou à raison, comme ceux qui ruinent le pays, qui exploitent les Malgaches. Mais ils ne sont pas les seuls à subir cette stigmatisation. La liste des « étrangers » envers lesquels « les Malgaches » ont quelque chose à reprocher est très longue. Les stéréotypes sont divers, des fois rocambolesques. Loin de nous l’idée de colporter des ragots ou d’envenimer les relations humaines. Des fois, il faut dire les choses pour comprendre les fondements des malaises. Notons également que la généralisation n’est jamais vraie. Alors, quand nous avançons le terme « le Malgache », ce ne serait nullement la majorité, voire pas plus de la moitié. Mais nous décrivons une réalité, quid de son ampleur.


Après ces introductions pour parler de certaines choses avec des pincettes, code de la communication oblige. Voici ce qui se dit sans être vraiment dit dans la masse des citoyens lambda. Les Chinois sont des  voleurs et abusent des richesses du pays. Ils n’ont nullement de respect quant à nos us et coutumes. Ils sont là pour tout prendre. Les « vazaha », c’est-à-dire tous ceux qui ont la peau blanche sans vraiment de distinction de nationalité sont des colonisateurs. Ils ont fait la faillite de la Nation, de notre « culture », de nos valeurs par la colonisation. Ils sont donc les responsables de nos malheurs. Celui qui a la peau un peu plus foncée que la majorité des Malgaches est indiscutablement un Africain. Nos grands frères du grand continent sont vus comme des sous-développés, peu intelligents, très pauvres (plus pauvres que nous) et toujours en guerre. Ils sont ici pour essayer de s’enrichir et de grappiller nos immenses richesses. Finalement, les plus mal aimés de tous sont donc les « Indopakistanais » ou Karana qui pourtant ont en grand nombre la nationalité malagasy et parlent très bien la langue locale. On ne peut pas non plus ne pas remarquer ce pessimisme surdimensionné envers la « communauté internationale ». Cette dernière serait responsable de la pluie et du beau temps. Elle serait tellement forte que finalement, elle est l’acteur qui tire les ficelles derrière tout ce qui se passe.


Pourtant, ce côté amer est doublé d’un sentiment partagé : une certaine nostalgie, de l’affection, de l’admiration, une jalousie positive et beaucoup de bienveillance. On aime particulièrement les Asiatiques car nous pensons et nous revendiquons qu’ils soient nos ancêtres, nos cousins lointains. Ils sont pour « le Malgache » de grands travailleurs qui sont actifs de jour comme de nuit. Combien de fois n’entendons-nous pas « ah, si au moins on était comme les Chinois, nous aurions déjà, depuis longtemps, développé ce pays. On est vraiment des fainéants ». Le « blanc », quant à lui, serait respectueux des règles. Plus d’un pensent que c’est pour cela que nous étions une force régionale durant la colonisation et que c’est durant cette période sous imposition que nous étions les mieux productifs. Tout le monde suivait les règles imposées et on avançait. « Aleo ihany tamin’ny fanjanahan-tany » « c’était mieux durant la colonisation ». Ceux à la peau noire sont réputés et appréciés par leur joie de vivre, leur franchise dans les relations humaines et surtout ce « sang chaud » que nous envions. On dit que « si nous étions de vrais Africains, il y a bien longtemps que nous nous serions soulevés contre nos oppresseurs kits à y perdre la vie ». Finalement, les plus aimés et craints sont les karana. Ils parlent autant le malgache, le français, l’anglais que leur propre langue. Ils savent autant se faire à nos coutumes que garder les leurs. Ils savent comment profiter de n’importe quelle situation que nous les envions.


La relation « du malgache » avec le monde est complexe. Entre l’amour et le tiraillement. Très malheureusement, c’est le côté négatif de nos relations qui semble prendre le dessus. Un enfant est sacré dans notre culture, pourtant on est devenu froid face à ce qui se fait aux enfants des « étrangers » dans notre propre pays.


Un enfant, des enfants ; une famille, des familles vivent en ce moment un enfer. Le plus terrible c’est de se dire : « qui sera le prochain »   Car finalement, ce n’est point une question de moyens ni de nationalité. Celui qui peut se payer une escorte armée à son enfant est tout aussi vulnérable que celui qui ne peut payer l’école au sien pour qu’il puisse au moins être en un « lieu sûr » pendant qu’il part gagner le pain quotidien. La différence est que l’enfant du riche sera marchandé jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’enfant du pauvre, c’est la mort directe car il sera charcuté pour ses organes ou il sera exploité. Alors, que fait-on, ensemble, pour nos enfants   Telle est la question fondamentale.

L'Express de Madagascar

Texto de Ravel

Le 10/06/17

Mbolatiana Raveloarimisa