31. janv., 2018

Chronique de Vanf : reboisement apocryphe

C’est un marronnier de la vie socio-politique malgache, érigé depuis en Responsabilité Sociétale par les Entreprises. La Présidence, la Primature, chaque Ministère, les Organismes Rattachés, le Sénat, l’Assemblée Nationale, les Forces Armées, les Collectivités Décentralisées, les sociétés para-publiques, les entreprises privées, les associations diverses et variées, les églises plus ou moins reconnues, les partis et groupuscules politiques, et cetera et cetera...

 Revoilà la saison des reboisements ! D’abord, il faut s’en réjouir parce que cela signifie qu’il pleut d’abondance, que la terre est irriguée, que l’eau vivifiante ne manque pas. Ensuite, seulement, on peut s’interroger sur l’efficacité de toute cette gesticulation et demander l’improbable ratio entre les arbustes plantés et ceux qui ont grandi en arbre. Enfin, peut-être, philosopher sur la palynologie, ces témoignages archéologiques de la flore disparue et se perdre en conjectures sur les périls du passé et les ravages du présent...

 Chaque année, c’est la même histoire : faut-il reboiser avec des arbres utilitaires (conifères, eucalyptus), des arbres fruitiers (les manguiers marqueurs de frontières), des arbres d’ornement (ravinala, palmiers), des arbres gardiens de symboles («isa ny amontana, roa ny aviavy»), ou des essences à croissance rapide dépositaires de crédit carbone...

 Faut-il «spécialiser» la nature et l’enfermer dans l’endogamie d’un reboisement «rentable»  ou laisser-faire sa truculence désordonnée et donner une chance à des essences négligées : dilemme entre logique humano-économique et cohérence écologique...

 Il y a tant de questions qu’aucun briefing d’avant reboisement ne satisfera : la caractéristique géologique (quelle plante peut re-fertiliser notre sol qu’on avait pu comparer à la stérilité d’une brique ferrallitique), les fondamentaux climatiques (que commande notre bonne vieille «histo-géo» : les courants marins, la distance à la mer, l’altitude, les variations du thermomètre, le volume des précipitations), la question du pâturage excessif (et s’il ne serait pas opportun de génocider ces ovins qui abondent justement dans le Sud à cheval sur le Tropique du Capricorne, voire de renoncer purement et simplement à la «civilisation» du zébu), etc...

 Qui eût cru à tant de philosophie avant d’empoigner l’angady, saisir le rejeton de pépinière, et le ficher en cette terre solitaire et toujours trop lointaine pour un suivi sérieux... Palynologie, hygrométrie, géologie, pédologie, génétique : et si le reboisement était une chose tellement sérieuse qu’il faille en faire une politique de défense nationale et le confier à un régiment des «Recherches et Développement» ?

 En fait de reboisement, Jean Giono racontait le roman de «L’homme qui plantait des arbres» : cent, mille, cent mille, presque négligemment disséminés à chaque pas de soixante-dix ans de vie... Depuis les mêmes terres de Provence, Marcel Pagnol faisait prétendre aux Anciens que l’on pouvait «marcher à l’ombre» de Marseille à Nice... Galéjade, sûrement...

 Les trois points de suspension sont une ponctuation formidable : ils me rappellent cette mauvaise photographie d’un carrefour dans un vieux manuel scolaire. La légende, en malgache, disait ceci : «tsy manakana anao tsy handeha, fa mihazona anao mba hiresaka»... Certainement pas le «Stop», ni un «Halt» (en allemand dans le texte), voire le signe universel du «Sens Interdit», mais un simple : «Humains, cédez le passage, même si certains écrits apocryphes (parce chaque Dieu aurait seulement "dicté") vous ont donné l’abus de priorité»...