1. oct., 2018

Chronique de Vanf : l’ 'Éducation comme base, la Culture comme moteur

Le mécenat des années 2020 sera culturel ou ne sera donc pas. Quand, entre beaucoup d’autres, je vois Henry Rabary-Njaka accompagner les bacheliers 2017-2018 du Collège Saint-Antoine d’Ankadifotsy ; Ralay Harivony Rajaonah, promettre une formation en «Atout Tourisme» à une gamine d’âge BEPC, habitant d’une forêt communauté de Mariarano, dans l’arrière-pays de Majunga ; Hassanein Hiridjee financer l’exposition «Madagascar : Arts de la Grande île» qui se tient au Musée du quai Branly, à Paris, du 17 septembre 2018-1er janvier 2019... 

 S’investir et investir dans le culturel et l’éducation, miser sur les femmes et les hommes de demain : éduqués, instruits, informés, E2i, éducation pour le 21ème siècle. 

 «Ce siècle avait deux ans», écrivit Victor Hugo, en 1848, lui qui briguait le poste de Ministre de l’Éducation à l’élection du prince-président Louis-Napoléon Bonaparte, futur Empereur Napoléon III. «Confiez-moi l’instruction publique pendant un siècle, et je changerai le monde» a dit une figure du XIXème siècle dont, finalement, tout le monde est l’héritier sans pouvoir le nommer. Quel âge pouvait donc bien avoir notre siècle (lequel) à la mort de Radama 1er, en 1828, qui ouvrit la porte de son royaume aux missionnaires, artisans, et en même temps instructeurs ? 

 Le général Duchesne, commandant du corps expéditionnaire qui a vaincu le «Fanjakana», a d’abord été rendre visite à la Reine Ranavalona III, le 4 octobre 1895. Par conre, après sa prise de fonction, Gallieni (comme répondit Francisque Ravony à un Didier Ratsiraka susceptible : «Dit-on Monsieur Andrianampoinimerina ?») marqua le coup en exigeant que ce soit la Reine qui vienne d’abord à Ambohitsorohitra, palais du Gouverneur Général. C’était le 28 septembre 1896. Dès le lendemain, montant à son tour au Rova, Gallieni fit amener le drapeau malgache. De ce 29 septembre 1896 jusqu’à la cérémonie du 16 octobre 1958, c’est le drapeau français qui flotta au sommet de Manjakamiadana. 

 Rendre à hommage à Gallieni ! Je le sais trop bien pour avoir déjà reçu en boomerang les réactions passionnées (et passionnelles) des lecteurs qui avaient pu s’indigner que j’applaudisse à l’action du colonisateur par excellence. Mais, les faits parlent pour lui. 

 Certes, en responsable suprême du maintien de l’ordre public, et pour calmer l’ardeur des résistants «Menalamba», Gallieni fera exécuter le Ministre de l’Intérieur Rainandriamampandry (surnommé «Ratiatanindrazana», le Patriote, dans des missives interceptées) et le Prince Ratsimamanga, oncle de la Reine. 

Le 28 février 1897, par un simple arrêté, Gallieni abolit la royauté et envoya Ranavalona III en exil. Surtout, le 14 mars 1897, avec le traumatisme qu’on peut juste imaginer dans la population de l’époque, faute de journaux, faute de radios, faute de télévisions, faute de Facebook, Gallieni fit exhumer les dépouilles royales d’Andrianampoinimerina et de Ranavalona 1ère ensevelies au Rova d’Ambohimanga pour les déplacer au Rova d’Antananarivo, dont les «Fitomiandalana» (sept-tombes-aligneés) avaient été excavées, pillées et déplacées. 

 Mais, Gallieni avait pris la peine de connaître et de comprendre cette population malgache qu’il allait devoir gérer. Dès le 9 mars 1902, il entreprit de réorganiser le Fokonolona. Après la passation des pouvoirs, le 27 septembre 1896, avec le Résident général Hippolyte Laroche, dès octobre 1896, Gallieni créa l’École de Médecine qui fera parler d’elle en mai 1972. Le 2 janvier 1897, il fonda l’école administrative Le Myre de Vilers dont parmi les plus anciens élèves-fonctionnaires figurent parmi nos arrière-grands-parents. Le 23 janvier 1902, Gallieni créa l’Académie Malgache dont la République malgache a célébré avec faste les 75ème années et le Centenaire.  

 Le nouveau savoir, ainsi ensemancé dans la Capitale, sera méthodiquement étendu à l’ensemble du pays par le percement de nouvelles liaisons (terrestres, ferroviaires, fluviales) : trois heures en Panhard-Levassor entre Mahatsara et Beforona, dès juin 1900, et trois jours entre Tananarive et Majunga en 1902 ; navigation fluviale sur le canal des Pangalanes, entre Tamatave et Andevoranto, en 1900 ; construction du chemin de fer entre Tananarive et Tamatave, dont le premier tronçon de 30 kilomètres est inauguré le 14 octobre 1902 avant l’ouverture du trafic le 1er novembre 1904.

 Gallieni a parfaitement accompli sa mission, et au-delà. Il était l’ambassadeur suprême des ambitions de la France à Madagascar : par les circulaires des 5 et 11 novembre 1896 (laïcisation, centralisation, francisation), il prescrivit un enseignement désormais en langue française, sachant que l’élite proche de la famille royale, avait déjà envoyé ses enfants dans les écoles britanniques. Le savoir-faire acquis par ces enfants malgaches qui avaient été se former en Angleterre ou au Pays de Galles sera laminé par un nivellement par le bas : il s’agissait désormais, moins de produire des intellectuels, volontiers contestataires, que de fabriquer, pour ainsi dire à la chaîne, plusieurs générations d’exécutants.

 Je n’ai aucune leçon de nationalisme à recevoir depuis vingt-cinq ans que je plaide pour notre exception culturelle, fût-ce dans le cadre d’une adhésion à une organisation internationale et quitte à s’y confronter à l’exception culturelle en chef, revendiquée par la France, encore elle. D’ailleurs, le mot même de nationalisme qui a pu faire peur à nombre de lecteurs, ici francophones, ne véhicule rien d’autre que ce fort sentiment d’identification avec la terre des ancêtres, la nôtre, ce dont les éditorialistes et universitaires anglo-saxons n’avaient nulle crainte.  

Et c’est justement cet investissement colossal dans le culturel et l’éducationnel qui a fait que, 113 ans après le départ définitif de Madagascar de ce Gouverneur Général générique, après un proconsulat dense, la France demeure l’Étrangère intime de Madagascar. On peut haïr Gallieni de nous avoir si bien décryptés, lus à livre ouvert, et fouaillés au tréfonds de notre maillon faible. On ne peut, d’un point de vue strictement intellectuel, s’arcbouter dans le déni contre l’efficacité de ses méthodes. Nous en sommes la preuve très francophones.