8. mars, 2019

Dr Bertrand Cauchoix : « la lèpre se soigne très bien »

Présentez-nous la fondation Raoul Follereau.

La fondation Raoul Follereau, reconnue d’utilité publique est une organisation non gouvernementale et caritative qui a pour but d’appuyer la lutte contre la lèpre au niveau mondial et globalement, elle lutte contre l’exclusion. En France, elle appuie les gens sans logement, l’enfance. En 1945, Raoul Follereau a décidé de consacrer sa vie à la lutte contre la lèpre et aider les malades qui sont exclus en raison de la maladie qui entraîne l’invalidité. Il a serré leurs mains et les a embrassés. Or, en Afrique et à Madagascar, ils sont rejetés.

Cela fait soixante ans que la lutte se poursuit. Dans combien de pays la fondation intervient-elle ?

La fondation intervient dans dix-huit pays à savoir Mali, Bénin, Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Niger, Sénégal, Congo, Mauritanie, Gabon, Madagascar, Tchad, Burkina Faso, Cameroun, Togo, Inde, Chine, Cambodge et Vietnam. Elle alloue un investissement annuel de 4 millions d’euros pour les maladies tropicales négligées et soutient plus de cinquante centres de santé.

Si nous revenons à la maladie, qu’est-ce que la lèpre?

Il s’agit d’une maladie infectieuse liée à une mycobactérie appelée bacille de la lèpre ou bacille de Hansen. Elle est contagieuse mais très faiblement. Elle se contamine lorsqu’une personne reste en contact étroit et non protégé avec un malade non traité. En d’autres termes, la longue promiscuité provoque cette contamination. Il existe des familles atteintes, par contre, tous les gens ne sont pas malades.

Qui en sont les plus touchés ?

On devient malade lorsque la défense du corps s’affaiblit faute d’hygiène, de santé et de bonne nutrition. Ce n’est pas exclusif mais la maladie affecte les pauvres. Un enfant développe la lèpre dix ou quinze ans après sachant que le temps d’incubation est très long entre trois et vingt ans. Si une personne a une bonne défense, la maladie ne se développe pas.

Quelle est sa particularité ?

Le bacille atteint la peau et les nerfs. On dit qu’il lèche la peau mais mord les nerfs. Au stade débutant, la lèpre se manifeste par une tache décolorée, plus claire ou dépigmentée et cette tache a la particularité d’être insensible.

Comment expliquez-vous le handicap des membres ?

Lorsque les nerfs des membres supérieurs, inférieurs et ceux de la face sont atteints, les plaies en sont les conséquences. La paralysie de la fonction motrice au niveau de la main engendre les griffes, elle apparaît dix ans après la simple tache. Le problème apparaît lorsque les malades ne peuvent plus toucher à leurs équipements agricoles. Leur maladie se trouve au stade avancé et le handicap caractérise les séquelles.

Concernant Madagascar, comment se présente le cas de la lèpre ?

Chaque année, nous dépistons entre mille cinq cents et mille neuf cents cas. 25 % des cas dépistés ont recouru à un dépistage tardif. Il importe de mentionner que la fonction nerveuse touche le mouvement et la sensibilité. Ces personnes se blessent au pied, à la main et comme les nerfs sont morts, les plaies deviennent de plus en plus graves et comme ils n’ont pas accès au traitement, la déformation et l’atrophie des membres déterminent leur handicap.

Compte tenu de mille neuf cents cas de lèpre par an, peut-on parler d’épidémie ?

L’Organisation mondiale de la Santé considère qu’un cas sur dix mille habitants n’est pas un problème prioritaire de santé publique. Ici, on peut dire que ce n’est pas un problème majeur mais je dis que la lèpre demeure un problème de santé publique à Madagascar. Une quarantaine de districts sont à forte endémicité de la lèpre mais ils sont sous-estimés. Certes, nous sommes en dessous du seuil mais le chiffre est faux car nous oublions les malades des zones reculées. Si on a les moyens de les chercher chez eux, il y en aurait plus parce que les malades non dépistés contaminent les autres. La situation reste alors préoccupante.

Quel genre de problème rencontrez-vous dans le dépistage ?

Le dépistage nécessite de gros moyens rien que pour le déplacement d’un fokontany vers un autre. Même les malades effectuent une longue marche de plusieurs kilomètres pour atteindre les centres de santé. De plus, le personnel médical ignore ce qu’est la lèpre car il ne parvient pas à distinguer la tache claire des autres maladies de la peau. Le plus dur est de voir les malades consulter des tradipraticiens plutôt que de se rendre chez les médecins.

Quel partenariat la fondation entretient-elle avec le ministère de la Santé publique ? Et quelles sont vos autres interventions ?

La fondation travaille en partenariat avec le ministère de la Santé publique en finançant le fonctionnement du programme de lutte contre la lèpre. Nous soutenons également des centres confessionnels d’excellence catholiques et luthériens qui permettent d’héberger des malades, de prendre en charge leur handicap, de les aider dans la réinsertion.

Où ces centres se trouvent- ils?

En général, un traitement dure entre six et douze mois. Des malades ayant des réactions et nécessitant un traitement supplémentaire fréquentent ces centres. Il y a entre autres le centre de Marana à Fianarantsoa, le Pavillon Père Isidore à Toliara, à Ambika, à Bekily, à Betioky, à Betroka, à Ambtoaba Farafangana, à Marovay Mananjary, à Port-Bergé, à Antsohihy, à Berafia Antsiranana, à Analalava, à Antsiramandroso Toamasina, au centre de Bekoaka Betela Morondava. Ces centres s’occupent de la réhabilitation des malades grâce aux chaussures orthopédiques et les prothèses.

Pour quelle démarche optez-vous pour atteindre les populations rurales ?

Le dépistage actif. Dans les villages reculés, la population n’a pas accès au traitement, aux sons, à la sensibilisation. La lèpre est un grand problème et les centres de santé de base ne comprennent pas les cas, d’où la perte de compétence. Le grand challenge consiste à sensibiliser le personnel de soin, à procéder au dépistage avancé. C’est-à-dire, nous choisissons une zone où il y a la lèpre. Nous consultons les malades qui souffrent des maladies courantes de la peau. Sur trois cents ou quatre cents personnes dépistées, nous arrivons à retrouver quatre à cinq cas de lèpre. À Miandrivazo, nous nous sommes arrangés avec les responsables du fokontany pour examiner toute la population. Nous essayons de convoquer toute la famille si nous détectons un malade et nous leur expliquons les dispositions à prendre.

On dit que la lèpre est une maladie de la honte. Votre avis ?

Cette maladie fait beaucoup de dégâts. Elle ne figure pas dans les priorités et est classée dans les maladies négligées. Ce petit problème de la peau se transforme en une maladie invalidante et est source d’exclusion car la paralysie faciale fait peur aux gens. La lèpre se soigne très bien mais lorsque les nerfs sont fichus, on ne peut plus réparer les séquelles. Le handicap précoce survient quand la perte de sensibilité se révèle.

Il y a toujours une prévention contre toute maladie, qu’en est-il de celle de la lèpre ?

Il a des espoirs. La fondation Raoul Follereau soutient une équipe américaine sur la mise au point d’un vaccin. Pour le moment, elle est au stade de recherche. D’autres opportunités aussi se créent sur la recherche d’un traitement plus court pour que les malades ne se découragent pas. Puis, un autre traitement, la campagne de chimio prophylaxie consiste à donner des médicaments aux personnes en contact avec les malades pour empêcher le développement de la maladie. Nous allons commencer cette stratégie l’année prochaine. Le laboratoire Novartis va fournir le traitement qui sera gratuit.

Quand vous dites que la lèpre se soigne très bien, est-ce valable pour le handicap ?

La Polychimiothérapie (PCT), une association d’antibiotiques, constitue le pilier de la lutte contre la lèpre mais cela ne suffit pas. Outre le traitement qui élimine l’infection, la prévention de l’infirmité et la réhabilitation motrice sont désormais possibles. Nous procédons à une chirurgie palliatrice au Centre de réhabilitation motrice de Madagascar à
Antsirabe. Des médecins de notre fondation partage leurs expériences aux chirurgiens malgaches. C’est pour redonner une petite fonction motrice aux malades, pour les aider à se relever. Nous enregistrons une quinzaine de personnes opérées tous les ans.

Quel message adressez-vous à la population en cette journée mondiale de la lutte contre la lèpre ?

Pour donner un sens à la vie des malades, luttons contre l’exclusion. La population comprend mal la lèpre car elle est loin du dépistage et au stade où la maladie ne la dérange pas. 80 % de la population rurale pensent que la lèpre résulte d’un sortilège et si on entre en contact avec un malade, le sort va se contaminer. La lèpre se soigne comme la tuberculose, ce sont deux maladies cousines. Elle touche les gens oubliés mais ce n’est pas une fatalité et elle se guérit.

Profil. Empathique

Médecin infectiologue, Dr Bertrand Cauchoix a travaillé depuis l’année 1984 en Afrique et à Madagascar. Il est essentiellement intervenu dans la lutte contre la tuberculose en Afrique. Il a par la suite intégré le programme de lutte contre la lèpre et la maladie de Hansen l’a passionné. En 2007, il a rejoint l’équipe de Raoul Follereau en travaillant sur la tuberculose et la lèpre. Cela fait cinq ans qu’il collabore avec le ministère de la Santé publique malgache. Il représente la fondation à Madagascar et occupe la fonction de conseiller médical et scientifique au sein de l’organisation depuis 2007.

L'Express de Madagascar

Du 25 au 31/01/19

Propos recueillis par Farah Raharijaona- Photos Mamy Maël