Blog

24. juil., 2015

Quand l’eau de la Jirama vient à ne plus couler (pour cause de travaux sur une canalisation, sans doute antédiluvienne, qui a fini par signaler sa présence oubliée en se rompant et inondant la chaussée), je vous laisse imaginer ce qu’est faire la vaisselle avec 30 litres d’eau, heureusement emmagasinée, au pays du délestage. 

 

J’adore faire la vaisselle. C’est un moment à soi. Une parenthèse de regard intérieur. Une retraite de la cohue du monde. Car, une sorte d’hypnose prend avec la succession machinale de gestes précis, auxquels on ne fait pas spécialement attention. Le rituel maniaque, de l’éponge au liquide-vaisselle, agit comme le mouvement de la pendule. Dans son autobiographie, dont on reparlera plus bas, George Orwell avait pu se plaindre que dans les hôtels parisiens des années 1930, la plonge se faisait de manière archaïque avec un morceau de savon, qui dut sans doute lui glisser souvent des mains.

 

Bien entendu, le contexte week-endien de ma plonge à moi n’a rien de semblable aux conditions effroyables qu’eut à endurer l’auteur de «1984», dans ses années de dèche. Cette fois-là, j’eus juste à spéculer sur la quantité d’eau qu’il faudrait dans ces encore trop nombreux ménages malgaches sans eau courante, avant de terminer la vaisselle du petit déjeuner, et du déjeuner, et du dîner. Les anciens jerricans d’huile («100% pure, Huile de soja, 0% cholestérol, fabriquée par Huilerie industrielle de Tamatave»), que l’on voit reconvertis dans le transport d’eau aux bornes-fontaines publiques, sont d’une contenance de 20 litres : quand on songe que certains enfants de la Capitale sont encore obligés d’aller à la corvée d’eau (en combien d’allers et retours !) avant de courir à l’école ou s’empresser de faire les devoirs à la maison avant le délestage ! Et nous sommes en 2015 ! 

 

Donc, dans «Down and Out in Paris and London» (1933), George Orwell raconte de l’intérieur ce qu’il appelle le «système élaboré de castes» dans un hôtel. Tout d’abord, Le Patron, et viennent ensuite, le maître d’hôtel, le chef-cuisinier, le chef du personnel, les cuisiniers, les serveurs, et presque tout en bas de l’échelle, les Plongeurs. Dans un établissement, on avait pu lui promettre de commencer par la Plonge et d’espérer une promotion comme commis aux toilettes ! Et à cet «Hôtel X», près de la Place de la Concorde, cela ne se faisait simplement pas que les serveurs se montrent familiers et amicaux envers les Plongeurs.

 

Extraits. (page 83) «Different jobs wer done by different races. The office employees and the cooks and sewing-women were French, the waiters Italians and Germans, the Plongeurs of every race in Europe, beside Arabs and Negroes. (59) A Plongeur is a slave’salve».

 

Avec son fantasque, mais sympathique et manifestement attachant, ami d’infortune, le Russe Boris, apprend à perdre ses derniers scrupules dans un système sans merci : (68) «Honest ! Honest ! Who have ever heard of a Plongeur being honest ! (...) You see what hotel work is like. Do you think a Plongeur can afford a sense of honour ? (...) Do you suppose they would prosecute a Plongeur for breaking a contract ? A Plongeur is too low te be prosecuted».

 

Trop insignifiant pour être justiciable ! Et c’est dans le vin rouge que les Plongeurs de Paris trouvaient quelque réconfort : (75) «If a Plongeur is not given two litres (of wine) he will steal three. (76) It seemed that in the heat of those cellars, as in turkish bath, one could sweat out almost any quantity of drink. Plongeurs know this, and count on it. The power of swallowing quarts of wine, and then sweating it before it can do much damage, is one the compensations of their life».

 

M’attaquant à la pile d’assiettes, de couverts, et de plats, reliquat d’un repas pour onze, c’est donc à cette lecture ancienne de George Orwell que je songeais. Et ce qui me décida à retrouver «en anglais dans le texte», un livre rencontré, voilà 18 ans, dans une lointaine bibliothèque de Londres. La lecture fait voyager la jeunesse. Faire (de temps en temps) la vaisselle transporte presque aussi loin, dans l’espace, dans le temps, dans la nostalgie.